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£- &
AUX JEUNES GENS
Un Maître : Auguste Comte
Une Direction : Le Positivisme
DU MEME AUTEUR
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GEORGES DEHERME
cV
AUX JEUNES GENS
Un Maître : Auguste Comte
Une Direction: Le Positivisme
PARIS
LIBRAIRIE- BIBLIOTHÈQUE AUGUSTE -COMTE
l6, RUE SAINT-SÉVERIN, l6
MCMXXI
Traduction, reproduction autorisées sans cç^di-tions
ff?C*
V
a
AUX JEUNES GENS
Devant les ruines accumulées par deux siècles
d'erreurs, vous êtes V espoir de V anxieuse huma-
nité. Dispensateurs de votre plus haut destin,
vous êtes la promesse magnifique d'une palin-
génésie universelle.
Vous choisirez de la réaliser. Les rédempteurs
qui furent les compagnons imperturbables de la
souffrance et de la mort ne se renonceront pas.
Cette noblesse, consacrée par tout le sang versé,
elle oblige.
Mesquines ambitions et désirs vulgaires de
plaisirs faciles , d'argent, d' ostentation imbécile,
de succès immédiats, voire de renommée viagère,
vous ne les disputerez point aux politiciens,
gens-de-lettres, ventres dorés, zéros gantés, his-
trions de toute sorte, et autres « producteurs de
fumier ». C'est là encore toute V ignominie d'a-
vant la guerre que vous avez appris à mépriser,
H AUX JEUNES GENS
vous les fiers, vous les hommes, vous les victo-
rieux.
Vous les survivants, — non pas des Morts qui
sont toujours présents en vous, en nous tous, et
qui resplendiront éternellement sur la face ra-
dieuse de la patrie libérée ; mais sur-vivants aux
agités qui se croient des êtres et ne sont que des
spectres que chaque minute dissipe et que le
néant va résorber. Le misérable moi auquel ils
bornent leur éphémère existence n'est qu'une
apparence. Rien ne demeure et ne se continue
qu'en se rattachant. On n'arrache au sépulcre
que ce qu'on donne à l'humanité per durable.
L'artillerie des barbares a broyé des corps,
stérilisé les campagnes en dispersant l'humus
fécond, abattu oies maisons ; mais auparavant
les divagations de la raison individuelle et le
dévergondage des sentiments égotistes,plus pro-
fondément destructeurs, avaient tari la sève spi-
rituelle qui anime la hautaine volonté de vivre
en autrui et pour autrui, qui stimule l'énergie
bienfaisante du laboureur, qui exalte la foi
créatrice par laquelle se maintiennent les Cités
prospères et s'érigent les cathédrales de beauté.
Jeunes gens de France, vous avez gardé la
patrie; mais, déjà, elle n'était plus qu'un dé-
sert d'âmes. Tout y est à reconstruire, et d'abord
l'esprit qui vivifie,
AUX JEUNES GENS III
Vous fûtes de vaillants soldats, il cous faut
être des apôtres fervents. Ayant su vaincre, vous
saurez convaincre. Et ainsi, en poursuivant la
même croisade pour la civilisation spirituelle,
vous vous accomplirez dans la splendeur de
V humanisme.
Les meilleurs s1 attardent aux.vains regrets des
croyances défaillantes ; tels les enfants et les
primitifs, d'autres rêvent aux Edens qu'insti-
tuent les mots et qu atteignent les désirs addi-
tionnés.
Etourdis par les funestes idéologies dont ils
s'enivrèrent jusqu'au délire, vos aînés se sont
détournés du Maître qui eût ordonné leurs idées,
de la doctrine qui eût condensé et précisé leurs
aspirations. C'est pourquoi leur bonne volonté
même fut stérile, et nocifs leurs efforts.
A ce moment décisif, V élite française, qui est
pourtant V élite du monde, s'interroge, hésite
encore...
Vous, jeunes gens, vous verrez mieux dans
Auguste Comte le plus grand type d'humanité
et dans sa doctrine la plus complète syn-
thèse reconstructive. Tant d' atrocités n'ont pu
que vous inspirer l'horreur des confusions et
des désordres qui les provoquèrent. Vous savez
qu'il ne s'agit plus de satisfaire de vaines curio-
sités de dilettantes décadents, mais de corn-
IV AUX JEUNES GENS
prendre les réalités essentielles ; ni de se divertir
des formes, mais de se recréer une âme ; ni de
parader, mais de s approfondir toujours plus.
Et, parce que le sang irrigue et dynamise d'au-
tant mieux le cerveau qu'il jaillit d'un cœur
plus juvénile, parce que vous vibrez, vous aimez,
vous croyez — cela seulement qui est vivre —
vous déciderez, vous voudrez d'une inflexible
volonté...
Ces pages sont un acte de foi. En propageant
VÉvangile du bon sens systématisé qu elles
proclament, vous aurez l'audace d'affronter
V impudence des baladins, des sophistes, des ex-
ploiteurs de l'ignorance et, surtout, la cohue for-
midable des badauds qui les suivent. Et ainsi,
vous entraînerez les timides et les velléitaires,
vous' persuaderez les égarés et les sceptiques,
vous apaiserez et ramènerez les hostiles et les
négateurs.
Voici un Maître, voici une direction.
AUX JEUNES GENS
UN MAITRE : AUGUSTE COMTE
UNE DIRECTION : LE POSITIVISME
PREMIERE PARTIE
LŒUVRE ET L'HOMME
I
L'indéfectible actualité d'Auguste Comte.
Par son existence « objective », Comte est de ce
dix-neuvième siècle dont les plus éclatantes renom-
mées s'éteignent peu à peu. Mais sa chétive appa-
rence n'était qu'une part infime de son être. Il est
surtout une âme, de celles dont les années ne peu-
vent ternir le resplendissement, une âme-soleil. C'est
Uriel, lumière de l'humanité.
Ces guides de l'esprit, il n'en est pas un par millé-
naire. Dans tout l'âge historique, on n'en cite pas
dix : Vyasa, Moïse, Zarathoustra, Confucius, Sid-
dharta Gautama, Jésus et saint Paul, Mahomet...
Ce sont les Initiateurs, les Fondateurs de civilisa-
2 UN MAÎTRE : AUGUSTE COMTE
tions. Pour une telle réussite, que d'avortements la-
mentables ! Les plus hauts génies, et les saints, et
même les héros n'en approchent que de loin.
Un Comte est tout ce que furent ces Conducteurs,
et plus encore. Sa pensée n'est pas qu'une vibration
des cellules cérébrales. Elle ne s'applique pas à un
objet abstrait du tout. Elle est en totalité dans l'uni-
versel et pour toujours.
Elle est donc actuelle comme la magnificence
d'une cathédrale, ou la majesté de la mer, ou la
splendeur du firmament. Mais encore, plus précisé-
ment, par-dessus tout, en ce qu'elle seule ranime
notre espérance. Car, même avant le plan et les ma-
tériaux de la reconstruction, elle avertit de ménager
le sol que n'a pas encore subverti le cataclysme, elle
forge la volonté de s'y tenir, elle fournit l'arme dé-
fensive et l'outil de l'ouvrier.
Dans cette lignée, peut-on fixer un rang à Comte,
le mesurer?
Il n'était pas donné à Aristote d'être aussi saint
Paul et à celui-ci d'être aussi celui-là. Si Comte est
l'un et l'autre, dans la Philosophie, puis dans la Po-
litique en s'y surajoutant dans la Synthèse, s'il résume
tous ses prédécesseurs, c'est qu'il naît en 1798. Ce
n'est pas un miracle. « On ne choisit ni son siècle,
ni sa patrie, écrit-il à sa sœur durant la pleine tour-
mente sociale de juin 1848; et, à tout prendre, notre
temps et notre pays ont, à leur manière, un puissant
intérêt. » Et lui-même a caractérisé « l'intime con-
nexité » de son « existence avec l'état général de la
raison humaine au dix-neuvième siècle ». Tout est
humain chez lui. Il n'était l'oint d'aucun Dieu. Ce
n'est pas un Messie. G°est le plus grand des hommes.
UNE DIRECTION l LE POSITIVISME 6
Enfin, Comte prend un soin extrême, parfois
excessif, à découvrir ses précurseurs, à marquer ce
qu'il leur doit. Et il se projette ainsi dans la posté-
rité. A la fin de sa vie, ses méditations étaient deve-
nues posthumes. C'est ainsi que, traçant son plan de
pédagogie positive, pour s}7stématiser plus complè-
tement, il suppose, en i856, qu'il écrit en 1927, la
religion positive devant être normalement établie
depuis 1889.
Sa doctrine qui ne laisse en dehors d'elle que l'in-
cognoscible est le terme du passé et le départ de
l'avenir. Parce qu'elle est relativiste, elle est défi-
nitive.
II
Son opportunité.
Lorsque Comte commet quelques erreurs de dé-
tail ou d'estimation, — par exemple, comme on
vient de le remarquer, sur la rapidité de l'évolution
mentale (1), — ce n'est qu'en le suivant et par sa
méthode qu'on les peut définir exactement. Si les
suggestions de son cœur l'amènent à devancer
l'heure du positivisme, cela nous rappelle sa loi sur
la décomposition plus rapide que la recomposition.
(1) « Illusion commune à tous les grands réformateurs,
remarque Renan. Jésus se figurait le but beaucoup plus
proche qu'il n'était ; il ne tenait pas compte de la lenteur
des mouvements de l'humanité ; il s'imaginait réaliser en
un jour ce qui, dix-huit cents ans plus tard, ne devait pas
encore être achevé, »
4 UN MAÎTRE '. AUGUSTE COMTE
Et nous apercevons mieux ainsi la solide et harmo-
nieuse armature de l'édifice doctrinal.
Le positivisme contenant tout ce qui se pense, sa
critique ne se peut faire que du dedans et positive-
ment.
Aussi, de tout ce qui fut publié pour décrier
Comte et son œuvre, peut-on extraire une apologie
de celle-ci et un panégyrique de celui-là. De préfé-
rence, je citerai donc les appréciations de tous ces
Zoïles qui se réfutent les uns par les autres.
Le plus imposant témoignage, d'ailleurs, c'est, la
vie même du philosophe. 11 s'est voulu. Avant la
vingtième année, il a choisi, il a décidé ce qu'il se-
rait. Rien ne le détournera de s'accomplir dans son
œuvre. Il n'est pas d'autre exemplaire d'une telle
unité, d'une intégration aussi parfaite de la pensée,
du sentiment et de la volonté.
Une occurrence merveilleuse, il est vrai, favorise
cette chance.
Auguste Comte naît au début de la Grande Crise
(19 janvier 1798;. Pour rassembler ses matériaux,
méditer, poser ses assises, il profite des périodes
d'accalmie et des régimes assez libéraux de 1816
à 1829 et de i832 à 1848. Si, dès 1840, les coteries
universitaires et académiques commencent à le per-
sécuter, des savants comme Blainville, J. Fourier,
Poinsot, Navier, etc., avaient encouragé ses débuts
et lui gardèrent leur amitié. Alors le suffrage uni-
versel n'avait pas conféré aux forces matérielles un
despotisme sans contrepoids. A l'occasion, le philo-
sophe fut soutenu par des industriels comme Ter-
naux et Lenoir, des ministres comme de Villèle, le
maréchal Soult, le général Lamoricière. Plus tard,
UNE DIRECTION : LE POSITIVISME 5
quand la persécution s'aggrave, des savants anglais,
à l'instigation de Stuart Mill, MM. Grote, Moles-
worth et Raikes Currie, suppléent au traitement
d'examinateur à l'École polytechnique que vient de
lui faire retirer la « pédantocratie ». Enfin, quand
il est révoqué de son modeste emploi de répétiteur,
les disciples de tous les pays, de toutes classes, ré-
pondent à l'appel de Littré et instituent le subside
positiviste dont vivra dorénavant le philosophe et
qui assurera son indépendance.
D'autre part, les sciences physiques sont parve-
nues à la positivité sans être encore dispersées par
la spécialisation. Les utopies socialistes de Saint-
Simon, Gh. Fourier, Owen, Cabet, etc., ne sont
alors que l'expression généreuse d'un besoin con-
fusément ressenti de réfection sociale. Lamennais
déplore le déclin du pouvoir spirituel de l'Église. Il
vaticine : « Croyez-moi..., il s'agit d'une transfor-
mation analogue à celle qui eut lieu, il y a dix-huit
siècles ; le pressentiment en est partout. » Les Théo-
ries du pouvoir social de Bonald sont de 1796. Et Jo-
seph de Maistre avait écrit en 1821 : « Attendons
que l'affinité naturelle de la religion et de la science
les réunisse dans la tête d'un seul homme de génie ;
l'apparition de cet homme ne saurait être éloignée,
et peut-être existe-il déjà. Celui-là sera fameux... »
A ce moment, le jeune Comte vient de découvrir
la loi des trois états. Voilà celui qu'annonce l'auteur
des Soirées de Saint-Pétersbourg !
6 UN MAÎTRE : AUGUSTE COMTE
III
Sa puissance cérébrale.
La conjonction de toutes les facultés qu'il y faut
est moins surprenante encore que la prédominance
successive de celles qui importent pour chacune des
trois parties de l'œuvre. C'est ainsi que s'accordent
chez Comte la pensée, la volonté, le sentiment et
les aspirations esthétiques.
Dès le lycée de Montpellier, où il est placé comme
interne en 1807, Comte n'est plus qu'en fonction de
sa mission. Sans doute, ce n'est là encore qu'un
bonheur ; lui-même le méconnaîtra quand il regret-
tera, en 1837, à la mort de sa mère, d'avoir été sous-
trait si tôt aux émotions domestiques. Mais on voit
mieux que l'expansion prématurée de sa sensibilité
eût mis obstacle à l'exécution de la première partie
de sa tâche, pour laquelle un formidable effort, ex-
clusivement cérébral, était nécessaire.
Certes, Comte eût été célèbre. Moins méconnu de
ses contemporains, il fût devenu peut-être un grand
poète, il eût moins souffert ; mais il ne serait pas, à
jamais, le fondateur du positivisme.
Au lycée, son intelligence s'affirme. Dès la pre-
mière année de .< claustration » (1807), il remporte les
premiers prix de sa classe, latin, mathématiques, etc.
Sauf en i8i3 ; mais pour ce motif dont on garde le
libellé aux archives du lycée de Montpellier :
« M. Comte, qui aurait concouru avec avantages
n'a pu prétendre au prix de cette classe. Il l'avait
UNE DIRECTION ! LE POSITIVISME 7
déjà remporté l'année dernière. » A quatorze ans, il
n'a plus la foi théologique et, malgré les répriman-
des et les punitions, il se refuse aux pratiques reli-
gieuses et se déclare républicain.
Avide d'apprendre, il est doué de cette mémoire
qui stupéfiait Littré. Sa mémoire, rapporte celui-ci,
« était, d'une force prodigieuse ». Et pour les mots,
pour les faits comme pour les idées. « Je l'ai en-
tendu former le projet d'apprendre l'allemand en
prenant un livre et un dictionnaire, et je ne doute
point qu'il y eût réussi. Du moins, c'est ainsi qu'il
avait appris l'anglais, l'espagnol et l'italien. »
Le plus souvent, et même à un moindre degré, et
même quand elle est seulement surexcitée temporai-
rement par l'abrutissante pratique des examens,
cette facilité purement physiologique est plutôt le
lot des cancres et des imbéciles. Chez Comte, ce
n'est qu'un instrument précieux que l'intelligence
perfectionne toujours en le maniant à son gré.
Il ne fallait pas moins pour s'assimiler aussi rapi-
dement tout le savoir humain en y ajoutant une
science. Quand il ouvre son cours, il a vingt-huit ans
et il est le pair de ses plus illustres auditeurs dans
chacune des spécialités qui font leur réputation. On
peut déjà dire de lui ce que Fontenelle disait de
Leibniz : « De plusieurs Hercules l'antiquité n'en a
fait qu'un, et du seul Leibniz nous ferons plusieurs
savants. » Il a réuni alors tous ses matériaux à pied
d'œuvre. Il n'a plus rien à apprendre : tout est classé,
ordonné, composé dans sa tête.
« Ses lectures avaient été faites dans sa jeunesse,
dit Littré ; passé cette époque, il ne lut ni ne relut ;
et cette provision une fois amassée lui suffit pour
8 UN MAÎTRE : AUGUSTE COMTE
l'élaboration d'une œuvre où il fallait avoir présente
à L'esprit une immensité de faits de l'ordre scienti-
fique et historique. La force de mémoire était, chez
lui, le puissant auxiliaire de la force de concep-
tion. »
Dans son livre la Mémoire et Voubli, M. L. Dugas
fait judicieusement observer que cette dernière pro-
position pourrait se retourner ainsi : « La force de
« conception était, chez Auguste Comte, le puissant
« auxiliaire, ou, plutôt, le principe de la force de mé-
« moire». Si, chez lui, la mémoire servait la pensée,
c'est la pensée, c'est-à-dire la théorie et le raisonne-
ment, qui guidait d'abord, puis évoquait ensuite la
mémoire. Autrement dit, c'est à force de composer,
de classer et d'ordonner ses souvenirs qu'Auguste
Comte s'en rendait maître, les avait toujours prêts et
en quelque sorte sous la main. Est-ce donc ici le
triomphe de la mémoire ou celui de la pensée systé-
matique? C'est., évidemment, le triomphe de celle-ci;
mais aidée par celle-là. »
Dans cette première partie de sa vie, où il doit
concentrer toutes ses forces cérébrales, il ne saurait
dompter sa sensibilité qu'en la refoulant. Car il est
déjà Comte tout entier. S'il a pu se proposer d'être
le plus grand par le cerveau, c'est qu'il l'est virtuel-
lement par le cœur. Ce tourmenté de Lamennais
pouvait en dire, ce qu'il eût appliqué plus exacte-
ment à soi-même, car Auguste Comte, lui, savait où
aller : « C'est une belle âme qui ne sait où se
prendre », et en janvier 1826, dans le Mémorial ca-
tholique: c'est « un esprit bien supérieur aux pré-
jugés qui dominent le vulgaire des philosophes ».
Adolescent, il avait écrit à son ami Valat : « L'étude
UNE DIRECTION '. LE POSITIVISME 9
scientifique est moralement dangereuse, quand on
n'y voit pas un simple moyen et qu'on veut l'ériger
en but. » Bien plus tard, il établira que « l'intelli-
gence ne se développe pleinement que sous les im-
pulsions sympathiques ».
La coordination des connaissances humaines ne
fut donc pour lui qu'un moyen, une étape. M. L. Du-
gas, qui n'est pas positiviste, peut dire : « Leibniz
et A. Comte, les têtes les plus meublées, les plus sys-
tématiques qui existent dans les temps modernes,
où le développement des sciences défie l'esprit indi-
viduel et lui fait paraître vain et chimérique l'espoir
d'embrasser à la fois toutes les sciences et de réaliser
une œuvre analogue aux Sommes du moyen âge. »
Oui ; mais cette vertigineuse ambition de Leibniz
n'est encore que le premier étage de celle de Comte,
qui en gravira deux autres.
Si donc il laisse provisoirement son cœur en friche,
c'est qu'il veut réorganiser la société. « A l'huma-
nité, écrivait un philosophe belge, M. Hector Denis,
il y pensait perpétuellement, même à travers les
arides parties de la Philosophie positive, et le plus
douloureux sentiment qu'il ait exprimé vingt ans
après dans sa correspondance, c'est qu'on ait pu
douter de la tendresse de son cœur. Dans un pas-
sage vraiment sublime, il rappelle qu'un lecteur
n'avait pu retenir ses larmes à la lecture d'une page
de la Philosophie positive, où Comte retraçait la per-
spective qu'il rêvait pour la grandeur de l'homme, et
il ajoute qu'à la vérité, ce passage, il l'avait écrit
tout en larmes lui-même. »
Toutes ses pensées vont à l'humanité. S'il veut sa-
voir, c'est pour prévoir afin de pourvoir. Il s'immole
2
tO UN MAÎTRE ! AUGUSTE COMTE
délibérément à cette mission. Son triste mariage, sa
folie, ses crises nerveuses, son indigence, les persé-
cutions moins amères que les trahisons, ce sont les
pas de son calvaire. Tout étant nécessaire, tout est
accepté. Et nous verrons même que tout est utilisé.
IV
Son inflexible volonté.
L'énergie du caractère n'est pas moins extraordi-
naire que l'ampleur des facultés cérébrales. Son bio-
graphe J. Longchampt, qui l'avait approché, nous
apprend qu'au lycée l'enfant « sut conserver une
contenance impassible durant la longue et doulou-
reuse opération que lui fit le chirurgien Delpech,
pour enlever une tumeur au cou. Le jeune Comte ne
voulut pas qu'on lui attachât ni qu'on lui tînt les
mains ; il supporta avec la fermeté du stoïcien cette
rude épreuve, sans faire un mouvement, sans laisser
échapper une plainte ».
A quinze ans, il a parcouru le cycle des études se-
condaires et il remplace dans ses fonctions le pro-
fesseur de mathématiques Daniel Encontre, malade.
Avant dix-sept ans, ayant obtenu une dispense d'âge,
il est admis à l'École polytechnique, le premier de
la liste Francceur, le quatrième de la liste générale.
D'aspect enfantin et maladif, le plus jeune de tous,
« il passe parmi ses condisciples pour avoir déjà la
raison et la maturité d'un homme ». Il est regardé,
dit J. Bertrand, « comme la plus forte tête delà pro-
motion ».
UNE DIRECTION : LE POSITIVISME 11
Prenant toujours ses responsabilités, il est licen-
cié de l'École, en 1816, pour s'être mis en évidence
au cours d'une manifestation d'élèves contre un ré-
pétiteur indésirable. A Montpellier et à Paris, il
poursuit ses études encyclopédiques tout en ayant à
gagner son pain. 11 donne des leçons de mathéma-
tiques à 2 fr. ; puis, en août 1817, il rencontre Saint-
Simon et devient son secrétaire pour 3oo francs par
mois. Plus tard enfin, il sera professeur à l'institu-
tion Laville, répétiteur et examinateur à l'École po-
lytechnique. Mais, dans cette brève période de six
années où il ne fut pas talonné parles besoins immé-
diats, il ne disposera pas de vingt jours consécutifs à
consacrer au repos, « à la poursuite exclusive de ses
travaux philosophiques ».
Les conditions morales dans lesquelles il effectue
ces travaux ne sont pas meilleures.
En mai 1821, un jour de fête officielle, aux gale-
ries de bois du Palais-Royal, il rencontre Caroline
Massin. En mars 1824, il cohabite avec elle ; et il
l'épouse en février 1825. Neuf mois après, il s'épan-
chera ainsi auprès de Valat : « Tu me crois heureux,
eh bien ! je ne souhaiterais pas ce bonhetir à mon
plus grand ennemi. » Et beaucoup plus tard, à Littré
qu'il connaît depuis 1840, il écrira : « Pendant dix-
sept ans de cohabitation, j'ai souvent conçu ainsi
des pensées de suicide auxquelles j'aurais probable-
ment succombé, si la profonde amertume de ma si-
tuation domestique n'eût été surmontée par le sen-
timent croissant de ma mission sociale. »
Un des psychologues les plus pénétrants de ce
temps, le docteur Ch. Fiessinger notait récemment:
« Jamais un rôle trop vaste ne sera accordé à Tin-
12 UN MAÎTRE : AUGUSTE COMTE
fluence bienfaisante delà souffrance. L'homme dont
l'intelligence s'accroît jusqu'à la fin est peut-être
celui qui a le plus souffert et dont les épreuves jour-
nalières avivent les plaies de sa sensibilité saignante.
L'opinion publique serait moins jalouse des gloires,
si elle savait de quels déchirements de cœur elles
sont souvent la rançon. » Mais, pour Comte, la dou-
loureuse ascension réleva jusqu'à l'air pur de l'ab-
négation totale qui cicatrise toutes les blessures de
la personnalité.
Quand sa femme eut déserté le domicile conjugal
pour la quatrième fois, en. 1842, malgré l'interces-
sion de Littré, Comte refusa, ainsi qu'il l'en avait
prévenue avant la fugue, de la réintégrer à son
foyer. Et il en donne cette raison impersonnelle que
la Chambre des divorces récuserait sans doute et
que son veule disciple était bien incapable d'en-
tendre : « Depuis notre fatal mariage du 19 février
1826, sa conduite, quoique très licencieuse, n'indi-
qua jamais envers personne un véritable attache-
ment ; les deux autres instincts altruistes, soit véné-
ration, soit bonté, lui sont encore plus étrangers.
Malgré ses airs positivistes, sa nature restera pure-
ment révolutionnaire. »
Caroline Massin était certainement une prostituée-
née, une dégénérée supérieure. Encore qu'elle fût
charmante au physique et fort intelligente, Comte
jugeait ce mariage « la seule faute réellement grave »
de sa rie.
Celui qui idéalisera la femme jusqu'à imaginer
l'utopie de la Vierge-mère et qui aura une concep-
tion si rigoriste de la famille, comment a-t-il pu
épouser une prostituée?
UNE DIRECTION : LE POSITIVISME 13
Toutes les explications plus ou moins bienveil-
lantes qu'on a tentées, — soit l'influence dépravante
de Saint-Simon, soit le propos romanesque d'un re-
lèvement, — ne résistent pas à l'examen. Seule, une
contention intellectuelle trop prolongée peut provo-
quer une impulsion sexuelle de ce genre, d'autant
plus impérieuse qu'une existence solitaire, toute de
contemplation, n'avait pu munir le jeune Comte de
la sauvegarde d'expérience, indispensable dans ces
aventures d'adolescence.
Or, lorsque Comte rencontre Caroline Massin, il a
déjà écrit ses premiers opuscules : Séparation entre
les opinions et les désirs, Sommaire appréciation du
passé moderne ; cependant qu'il la fréquente avant
son mariage, il écrit ce Système de politique positive,
qui amènera sa rupture définitive avec Saint-Simon,
mais qui lui vaudra l'approbation de l'Académie des
sciences, les chaleureuses félicitations de A. de Hum-
boldt, Poinsot, Guizot, J.-B. Say, Dunoyer, B. De-
lessert, Laborde, Broglie, Carnot, et surtout de La-
mennais et Blainville.
« A l'étranger, dit M. Georges Dumas, Buchholz,
professeur d'histoire à Berlin, déclarait avoir re-
trouvé dans cet ouvrage des idées qui l'occupaient
depuis vingt-quatre ans (1 ), et Hegel en faisait l'éloge
à Gustave d'Eichtal. »
Enfin, quand il régularise son union, le 19 février
1825, il est en plein travail d'élaboration. Il publiera
bientôt, dans le Producteur, en novembre 1826 et
mars 1826, ses Considérations philosophiques sur les
(1) Comte venait d'avoir cet âge quand il mettait ses
idées au point en écrivant son opuscule.
I
14 UN MAÎTRE ! AUGUSTE COMTE
sciences et les savants et ses Considérations sur le pou-
voir spirituel. Le 27 février 1826, il écrit à Blainville,
en lui traçant le schéma de sa doctrine : « Un tra-
vail continu de quatre-vingts heures, dans lequel le
cerveau n'a pas cessé d'être dans le plus haut degré
d'excitation normale, sauf quelques intervalles de
sommeil extrêmement courts, a été occasionné en
moi fil y a huit jours) par le troisième article de cet
examen du pouvoir spirituel que je vous apporte. Il
en est résulté une véritable crise nerveuse (qui dure
encore, quoique affaiblie) qui m'a fait voir, sous un
jour beaucoup plus complet et beaucoup plus net
qu'il ne m'était arrivé, l'ensemble de ma vie. »
Cependant, il annonce un cours de philosophie
positive, en 72 leçons, qu'il fera chez lui, i3, fau-
bourg Montmartre, du 2 avril 1826 au ier avril 1827.
Blainville, dont il a fait la connaissance en 1822,
chez Saint Simon, le patronne.
Après avoir exprimé quelque appréhension, Comte
l'assure toutefois qu'il « a fortement médité » son
plan depuis trois mois et que sa préparation est con-
venable, a sinon suffisante », puisqu'il « n'a pas
écrit une ligne ».
Et voici le drame, — un des plus poignants et des
plus glorieux de l'histoire de la pensée et de la vo-
lonté humaines.
Les trois premières leçons produisirent une très
forte impression. Parmi les auditeurs, on cite Brous-
sais. Blainville, Poinsot, Joseph Fourier, A. de Hum-
boldt, des anciens condisciples, des médecins, etc.
La quatrième leçon ne put être faite...
Le cerveau de Comte eût peut-être résisté — et le
sien seul en était capable — à ce surmenage for-
»
UNE DIRECTION : LE POSITIVISME 15
cené ; mais toute l'économie nerveuse fut boule-
versée en même temps par la trahison de Mme Comte,
qui abandonna son mari pour aller rejoindre son an-
cien amant, M. Cerclet, directeur du Producteur,
lequel avait été un des témoins à son mariage.
La crise de manie aiguë qui en résulta dura jus-
qu'en janvier 1827. Esquirol l'avait jugée incurable.
Mme Comte, ayant retiré son mari de l'asile, le soi-
gna avec un louable dévouement et le guérit. Mais
le malade resta quelques mois encore en état de
prostration. C'est durant cette période que le déses-
poir de ne jamais retrouver la plénitude de ses fa-
cultés, de faillir ainsi à la mission qu'il s'est donnée,
le pousse à une tentative de suicide. La honte qu'il
en eut ensuite détermina une heureuse réaction. A
la fin de l'année, il reprenait ses travaux. Et, en 1828,
il est définitivement rétabli et fait paraître dans le
Journal de Paris une lucide critique du livre de
Broussais, l'Irritation et la folie, où il utilise sa
propre expérience. Dépassant les plus renommés
aliénistes d'alors, le premier il inscrit la part des
émotions dans l'étiologie des maladies mentales.
Enfin, le 4 janvier 1829, il reprenait son cours, qui
ne devait plus être interrompu.
La malveillance du sectarisme ou de l'ignorance
a exploité cet accident contre l'homme et son œuvre
— sans autre examen. Mme Comte y chercha
l'excuse de ses turpitudes. A sa suggestion, Littré
déshonora l'austérité d'un patient et probe labeur.
Stuart Mill9 qui ne put jamais se dégager de la mé-
taphysique théologico-matérialiste, crut devoir dé-
plorer « la triste décadence d'un grand esprit ». Le
pédantocrate Joseph Bertrand y trouva matière à
16 UN MAÎTRE : AUGUSTE COMTE
satisfaire ses rancunes. De nos jours encore, Alfred
Fouillée imagina de vanter les niaiseries de sa « psy-
chologie » nébuleuse en dénonçant dans les « extra-
vagances » de la religion de l'humanité des symp-
tômes psychopathiques. Et d'autres ratiocineurs mi-
neurs...
Or, c'est précisément cet accident qui manifeste
avec le plus d'éclat la splendide raison, le ferme ca-
ractère et lardent altruisme de Comte. La vérité, la
voici.
Un psychiatre, un universitaire, et donc un adver-
saire du positivisme, dans un livre dont le titre
même est une sottise, une confusion, à tout le moins
une inconvenance (1), est contraint de l'avouer :
« Non seulement, après 1826, Comte n'a plus été
maniaque, il n'est plus retombé dans ce désordre de
sentiments et d'idées où il avait failli se perdre à
jamais ; mais, dans les traitements physique et moral
qu'il a suivis jusqu'à sa mort, il a toujours donné des
signes de haute raison... On ne peut pas faire preuve
de plus de conscience et de raison dans la lutte
contre la folie ; le régime physique et le régime moral
de Comte sont d'irrécusables témoignages de sa
santé morale. »
C'est là que va s'exercer ce caractère inflexible,
guidé par le génie, exalté par l'amour. « Pendant
vingt ans (2;, dit encore M. G, Dumas, Comte sentit
toute la cohérence logique de son système exposée
à la plus irrémédiable des ruines par un retour pos-
(1) Psychologie de deux Messies positivistes, Saint-Simon et Au-
guste Comte, par Georges Dumas. Saint-Simon positiviste !
A. Comte Messie !... (Messie, de l'hébreu maschiah, oint).
(2) Plus exactement pendant trente ans.
UNE DIRECTION : LE POSITIVISME 17
sible de la folie ; il triompha du danger par des pro-
diges de raison et de volonté, par un régime mental
et physique qu'il suivit religieusement, et il arriva à
écrire, malgré la folie toujours menaçante, le chef"
d'œuvre de logique et de clarté qu'est le Cours de
philosophie positive (1). »
Désormais, tant que l'exécution de la tâche qu'il
s'est tracée ne le nécessite pas absolument, il évitera
les excès du surmenage. Certes, il sait que, dans le
champ qu'il explore, la continuité de- la contention
d'esprit seule est féconde, et, quoiqu'il en ait pesé
tous les risques, il n'y renoncera pas ; mais il s'obli-
gera au sommeil indispensable, à de longues prome-
nades solitaires ; il en viendra à l'abstinence totale,
d'abord de café, puis de labac, puis de vin, et jus-
qu'à doser sa nourriture. De plus, il proscrira rigou-
reusement toute conjonction d'une émotion vive et
d'une méditation intense.
Voyez s'il se connaît : « L'accouchement mental,
écrit-il à Stuart Mill, est laborieux comme l'accou-
chement physique, et a comme lui des conséquences
matérielles. Tous les nouveaux pas décisifs que j'ai
accomplis dans mes travaux philosophiques ont
donné lieu à une crise pathologique correspon-
dante. »
Ces crises, on en relèvera trois : en i838, après la
mort de sa mère et alors qu'il est en gestation du
quatrième volume du Cours, consacré à la sociologie
qu'il a fondée; en 18^2, après le départ définitif de
sa femme et la préparation du sixième et dernier
(1) Et ensuite le Système de politique positive, et enfin la Syn-
thèse subjective.
18 UN MAÎTRE : AUGUSTE COMTE
volume; enfin, en i845, alors qu'il s'éprend de Clo-
tilde de Vaux et qu'il élabore le Système de politique
Dositive.
V
Les richesses de son cœur.
Maintenant, il va s'unifier soi-même en achevant
avec la chair de son cœur ce qu'il a commencé avec
la substance de son cerveau et poursuivi d'une in-
flexible tension de sa volonté : l'œuvre la plus auda-
cieuse que l'audace humaine ait osé entrevoir. Il
entre dans le calme majestueux de l'immortalité. Il
va sculpter avec un ciseau de diamant, dans le marbre
le plus somptueux, la statue irradiante qu'il léguera
à la postérité.
Le Cathéchisme positiviste, Y Appel aux Conserva-
teurs, voire la Synthèse subjective, ne sont que les
fleurs et les fruits qui éclosent spontanément sur le
terreau qu'il a sarclé, labouré, semé.
Ce théoricien du déterminisme universel, il sait
ce que peut la volonté. Et c'est parce qu'il en aper-
çoit les limites qu'il en peut exercer toutes les possi-
bilités. De même, c'est parce qu'il a fixé les bornes
de la connaissance qu'il en explorera tout le vaste
champ.
Mieux encore, les crises dangereuses qu'il redou-
tait et que la maîtrise de soi-même, une rigoureuse
hygiène physique et morale ne parvenaient pas tou-
jours à conjurer, il savait les tourner à son perfec-
tionnement.
Après sa crise de i838, il décide de s'abstenir
UNE DIRECTION ." LE POSITIVISME 19
dorénavant de toute lecture autre que celle des
chefs-d'œuvre de la littérature et de la poésie. Son
« goût naturel des divers beaux-arts, surtout la
poésie et la musique », il le cultivera par « une vive
excitation permanente ». Après la crise de 1842,
ayant terminé sa construction objective, il laissera
s'épanouir ses sentiments affectifs. « Après avoir
consacré, dit-il encore, la première partie de ma vie
publique à développer le cœur par l'esprit, je voyais
sa seconde partie vouée surtout à éclairer l'esprit
par le cœur sans les inspirations duquel les grandes
notions sociales ne peuvent acquérir leur vrai carac-
tère. » Enfin, après i845, c'est le plus ardent de
tous, le sentiment religieux qu'il ne cessera d'inten-
sifier jusqu'à sa mort.
Dans une lettre à sa sœur du 10 novembre 1848,
il écrit : « Quand on se sent pur de tout grave re-
proche, le bonheur résulte bien davantage des
bonnes affections que des succès matériels, ou même
que des triomphes de vanité ou d'ambition... Tous
mes amis et disciples savent maintenant combien la
culture du cœur importe davantage à mes yeux que
celle de l'esprit, seule aveuglément soignée aujour-
d'hui. C'est la première leçon que je leur donne et
celle sur laquelle je reviens le plus. » Et l'année sui-
vante, à la même : « Tu sais que ma dernière publi-
cation (le calendrier positiviste que je t'envoyai en
avril) porte pour épigraphe : vivre pour autrui. Ce
n'est point, de ma part, un désir stérile : c'est le ré-
sumé de toute ma philosophie, et je m'efforce déplus
en plus d'y conformer l'ensemble de ma vie réelle,
tant privée que publique. »
Ayant dit la joie « de subordonner au cœur l'en-
20 UN MAÎTRE I AUGUSTE COMTE
semble de la vie humaine », il répétera jusqu'à son
ultime souffle, en invoquant sa Clotilde, et vraiment
sienne puisqu'il l'avait recréée dans la vaste et pro-
fonde matrice de son âme féconde : « On se lasse de
penser et même d'agir, jamais on ne se lasse d'ai-
mer. . . Il est encore meilleur d'aimer que d'être aimé ;
des cœurs étrangers aux terreurs et aux espérances
théologiques peuvent seuls goûter pleinement le vrai
bonheur, l'amour pur et désintéressé dans lequel
consiste réellement le souverain bien que cherchè-
rent si vainement les diverses philosophies anté-
rieures. »
En se voulant digne de l'angélique figure de Clo-
tilde que son imagination a dessinée, il se spiritua-
lisera jusqu'à réduire les exigences matérielles au
strict minimum. Il fut un génie, un héros : il va
devenir un saint. 11 sera hors du monde vivant, déjà
incorporé à l'humanité qu'il a enrichie d'un apport
considérable. La grande sainte Thérèse disait : « A
la mort, il ne nous reste que ce que nous avons
donné. » De Comte, il reste tout, car, le 5 septembre
1857, quand il s'éteignit, il avait tout donné de son
être.
Après avoir décrit les phases du culte quotidien,
les évocations, les hallucinations provoquées pour
faire réapparaître Clotilde, M. Georges Dumas
ajoute : « Ce qu'il cherchait dans son culte quoti-
dien, c'était, disait-il, le perfectionnement de son
âme ; il voulait se rapprocher de Clotilde en deve-
nant meilleur, en développant sous son influence de
mère, d'épouse et de fille, ses sentiments de respect
pour les supérieurs, d'attachement pour les égaux,
d'afl'ection pour les faibles ; pour être plus près de
UNE DIRECTION ! LE POSITIVISME 21
celle qu'il regardait comme le type de la perfection
humaine, il désira être bon, et nous savons qu'il y
parvint. Il se réconcilia avec Arago, qu'il haïssait,
avec sa famille de Montpellier, qu'il n'aimait guère ;
il inspira une telle affection à Sophie Bliaux et à son
mari que, dans un moment de gêne, ces deux domes-
tiques vinrent d'eux-mêmes lui offrir ce qu'ils pos-
sédaient. Il fut chaste, il fut sobre et finit par se
refuser les moindres plaisirs de la table; il supprima
son dessert pour se mortifier, et, tous les soirs, il
termina son repas par un morceau de pain sec, afin
de penser aux malheureux qui meurent de faim ; il
vivait le matin d'un peu de lait, le soir d'un peu de
viande et de légumes. Toute sa personne physique
reflétait alors l'état de son âme ; un Anglais, qui en
avait autrefois reçu des leçons et qui le revit en
1 85 1 , fut frappé du changement qui s'était opéré
dans sa physionomie, a II me rappelait, dit-il, une
« de ces peintures du moyen âge qui représentent
« saint François uni à la Pauvreté. Il y avait dans
« ses traits une tendresse qu'on aurait pu appeler
« idéale plutôt qu'humaine. A travers ses yeux à
« demi fermés éclatait une telle bonté d'âme, qu'on
« était tenté de se demander si elle ne surpassait
« pas encore son intelligence... Il était mystique (?)
« et ascète, il vivait dans là mortification, il avait des
« visions et presque des extases (1) ; il s'était fait
« une âme de saint. »
Il n'est parvenu à cet état de perfection supra-
humaine qu'au prix d'une patiente application. Mais
(1) Oui, mais qu'il provoquait lui-même, systématique-
ment.
22 UN MAÎTRE : AUGUSTE COMTE
tout était en lui. On ne développe que des germes.
Voilà rhomme. Son existence émotive fut tra-
versée par des orages ; elle s'inaugure par une aber-
ration des sens, elle tinit par un poème d'amour ;
mais tout y est relié par une pensée unifiante. En
bref, il n'est pas d'autre exemple d'une telle unité de
vie, d'une telle opiniâtreté à poursuivre dans la même
ligne, avec une méthode qui ne fléchit jamais, le
même propos grandiose de sa prime jeunesse.
Avec un succès qui dénote, quoi qu'on ait dit, un
sens psychologique délié, il évite tous les périls :
intellectuel, d'une formation exclusivement scienti-
fique ; moral, d'une contention abstraite constante ;
en partie physiologique, de la folie toujours mena-
çante à ces frontières extrêmes de la tension céré-
brale ; ceux de la vanité, de la sensualité, de
l'égoïsme vital même...
Il n'est anormal que parce qu'il est trop au-dessus
de ce que nous pouvons être ; mais il fixe la norme
future. La cime où il se tient, il l'a atteinte par la
route qu'il nous désigne. Étroite, escarpée, elle est
accessible néanmoins. Ce n'est point se détacher de
l'humanité que de s'y engager, c'est la réaliser.
VI
Ses disciples infidèles.
L'identification de l'œuvre à l'homme s'impose
tellement que c'est le plus souvent par celui-ci qu'on
a entrepris de ruiner celle-là. Et cela va de soi pour
un positiviste dont le fondamental précepte pratique
UNE DIRECTION ! LE POSITIVISME 23
est de « vivre au grand jour », car il n'y a pas de vie
privée ; mais, pour toute cette bourgeoisie plus ou
moins lettrée, à laquelle nous devons Guilloutet et
son « mur », cela ne laisse pas d'être assez co-
casse.
Je ne reprendrai pas toutes les insanités qui ont
été débitées, notamment au sujet des effusions amou-
reuses de Comte, du Grand Être, du Grand Fétiche
et du Grand Milieu, etc.. Je ne retiendrai, briève-
ment, que les moins stupides.
Les disciples essoufflés comme Stuart Mil] et Littré
ont prétendu que, du point où leur petite âme, exté-
nuée, s'est arrêtée, leur Maître s'est écarté du véri-
table positivisme.
Il y aurait eu, d'après eux, deux parties contra-
dictoires dans l'œuvre de Comte. Dans la première,
qui va de 1822 à 1842, c'est un clair génie, il s'en
tient à une rigoureuse méthode scientifique; par ses
« spéculations admirables », il se place « dans la plus
haute classe des penseurs européens », et Stuart Mil]
ajoute que cet ouvrage (le Cours de Philosophie) est
« de beaucoup le plus grand de ceux qui ont été pro-
duits parla philosophie des sciences », et son auteur
dépasse Descartes et Leibniz... Dans la seconde
partie, Comte devient fou, il retourne à la méthode
subjective qu'il a condamnée d'abord, un amour sé-
nile, on dirait maintenant de l'infantilisme, le fait
régresser jusqu'à la primitive incohérence du mys-
ticisme fétichiste.
Gageure d'inexactitudes, de contre-vérités, de
confusion et d'incompréhension ! Mais tous les pu-
blicistes pressés par la copie « intéressante » à four-
nir et, à leur suite, le public préférèrent y croire
24 UN MAÎTRE : AUGUSTE COMTE
que d'aller voir. Faut-il rappeler que Tunique attaque
de manie aiguë, consécutive à un surmenage inouï
compliqué d'abus du café et d'un ébranlement émo-
tif de caractère sexuel, est de 1826 ; que le Cours fut
écrit de i83o à 1842 ; que les premiers opuscules et
le Cours annoncent et présupposent la méthode sub-
jective : que Comte s'est épris de Clotilde Vaux à
47 ans et que son austérité avait prorogé sa matu-
rité?...
Dès 1867, un disciple anglais, J. H. Bridges, prit "
la peine de répondre à Stuart Mill par un livre décisif,
De l'Unité de la vie et de la doctrine d'Auguste Comte.
Aujourdhui, il n'y a plus que des journalistes ignares
pour reproduire les malveillantes sornettes.
<• Dans tous ses écrits, de 1822 à i856, écrit
M. Georges Dumas, on trouve la preuve irréfutable
d'une complète unité de plan. » Et M. Lévy-Bruhl,
non plus suspect de parti pris comtiste : « 11 n'y a
qu'une et non pas deux doctrines d'Auguste Comte.
Depuis les opuscules de sa vingtième année jusqu'à
la Synthèse subjective, c'est une même pensée qui se
développe. »
La cause est donc entendue, et les pièces pro-
bantes sont indestructibles.
Pour son patient labeur de bénédictin, pour son
juvénile élan vers Comte, il sera beaucoup pardonné
à Littré. Il fut de ces honnêtes gens qui, se sachant
incapables de fautes intentionnelles, ne sauraient
admettre qu'ils commettent parfois des crimes in-
conscients et s'enfoncent dans l'ignominie pour se
l'attester ou se justifier.
M. Georges Dumas fait remarquer que le livre de
Littré, Auguste Comte et la philosophie positive, est
UNE DIRECTION : LE POSITIVISME 2o
« un véritable réquisitoire écrit contre le maître sous
l'inspiration de sa femme ». Ainsi donc, c'est Littré
qui subissait alors une suggestion féminine dont la
nature n'a pu être définie. Son cas offre quelque
similitude, hormis le « clou d'or » peut-être, avec
celui de Sainte-Beuve dans ses rapports avec
Mme V. Hugo. Au contraire, s'il perpétue son chaste
amour pour Clotilde, Comte ne subit que l'ascen-
dant des vertus exaltantes dont il l'a parée.
Littré s'est abaissé jusqu'au mensonge flagrant.
Le motif de la scission n'est pas celui qu'il avance.
Et il le sait bien. Il suffît pour s'en convaincre de
se reporter à la date : fin i85i. Clotilde est morte
depuis plus de cinq ans. Le Discours sur l'ensemble
du positivisme, préambule du Système de politique
positive, a paru en 1848. Depuis 18^9, dans une des
salles du Palais-Royal, Comte expose publiquement
les postulats de la religion de l'humanité, et Littré a
suivi son maître jusque-là. Alors?...
Il reste ceci. Quoique -positiviste, l'ancien rédac-
teur du National a conservé ses relations avec les po-
liticiens de sociétés secrètes. Il est franc-maçon en
outre, et d'instinct négativiste et révolutionnaire. Or
Comte approuve le Coup d'État. Si la République
fut belle sous l'Empire, ne doutons point que la dic-
tatirre de Napoléon paraissait acceptable dans le
gâchis démagogique de la République de février-
juin 1848. Comte était républicain, — et c'est pour-
quoi l'année suivante il condamna le plébiscite, —
mais il n'attachait d'importance qu'à la restauration
spirituelle qui ne peut s'effectuer que dans le mini-
mum d'ordre temporel qu'impose et garde une dic-
tature. De plus, parmi ses disciples, il comptait Vieil-
3
26 UN MAÎTRE : AUGUSTE COMTE
lard, qui avait été précepteur du prince Louis-Napo-
léon. Quoique républicain, Vieillard fut nommé sé-
nateur. Par ce truchement. Comte espérait obtenir
du « premier mamamouchi », à tout le moins la li-
berté spirituelle. Proudhon était dans des disposi-
tions analogues, qui allait publier, au scandale des
démocrates ahuris, la Révolution sociale démontrée
par le Coup d'État.
Voilà comment se fit la scission. Si la cause n'en
fut pas uniment erotique, elle n'eut, comme on le
voit, rien de philosophique.
VII
Comte et Saint-Simon.
Un camarade de Comte, ayant cru voir quelque
concordance dans ses opinions avec celles de Saint-
Simon, le présente à celui-ci en août 1817. A dix-
neuf ans, Comte ne saurait avoir l'expérience pra-
tique de Saint-Simon. Mais il est déjà pourvu d'une
préparation théorique bien supérieure. Certes, le
comte Henri de Saint-Simon, qui se targuait d'être
un descendant de Charlemagne, n'a rien de banal.
A 67 ans, il a fait tout les métiers, — même honnêtes;
il a traversé toutes les couches sociales, il a touché
à tout, et cette intelligence brillante mais chaoiique
ne laisse pas, parfois, de projeter des éclairs. En
fallait-il plus pour fasciner un provincial novice,
absorbé dans ses contemplations, et qui a pourtant
le sentiment de sa valeur ? On comprend que, dans
UNE DIRECTION : LE POSITIVISME 27
l'enthousiasme des premiers contacts, Comte puisse
s'écrier : « Mon esprit a fait plus de chemin depuis
six mois que dure notre liaison, qu'il n'en aurait fait
en trois ans, si j'avais été seul. » Même à ce moment,
Saint-Simon n'est donc pour lui qu'un accélérateur.
Précédemment, Augustin Thierry avait été le se-
crétaire de Saint-Simon pendant deux ans. Or, à ma
connaissance, on n'a jamais parlé d'une contribution
saint-simonienne à ses travaux historiques.
Le vrai, pour Comte comme pour Augustin
Thierry, c'est que Saint-Simon, très habilement, sut
profiter de leur naïveté. Et si Comte se laissa faire
un peu plus longtemps, c'est que sa provision de
candeur et sa matière exploitable étaient plus abon-
dantes.
Comment supposer qu'un vieux routier, agioteur,
libertin, ait pu être dupe de Comte, surtout quand
on sait la rectitude morale de celui-ci, le soin méti-
culeux qu'il prend toujours à marquer ce qu'il doit
aux prédécesseurs, son souci dominant de filia-
tion?
On en vient à avancer des contre-vérités de ce
genre : « Il n'y a point de société possible sans idées
« morales communes », fait-il écrire (Saint-Simon),
en 1817, par Comte, alors son secrétaire ». Or c'est
là une idée essentiellement comtiste, inassimilable
au saint-simonisme. Saint-Simon était de l'école
platement utilitaire de Bentham, comme James et
John Stuart Mill. Pour lui, ce qui était utile était
moral, et ce qui était utile à l'individu l'était à l'es-
pèce. Comte, au contraire, montre que Tégoïsme,
surexcitant toujours les instincts antagoniques, ne
peut réaliser l'unité ni individuelle ni sociale.
28 ON MAITRE : AUGUSTE COMTE
D'ailleurs, dès 1818, Comte souligne ces diver-
gences, et d'abord sur ce point fondamental :
Saint-Simon fait passer la réorganisation tempo-
relle avant la spirituelle, à laquelle il eût été bien
incapable de présider. C'est encore la distinction
capitale du saint-simonisme, de toutes les théories
réformatrices plus ou moins socialistes qui en pro-
viennent et du positivisme.
Dans tous les travaux en collaboration que Saint-Si-
mon ose publier sous son seul nom,' A. Comte dé-
signe à son ami Valat ce qui est de sa façon et de
celle de son patron, et le rigoureux scrupule de
Comte à cet égard est indéniable. Malgré ses ran-
cunes, Mme Comte disait à Littré que, dans les dis-
cussions, c'est le soi-disant « élève » qui enseignait
l'autre»
Nous savons donc, pertinemment, que le troisième
volume de V Industrie est bien de Saint-Simon. Comte
n'a fait que tenir la plume. Aussi a-t-il classé ce
volume parmi « ses productions artificielles » et ne
l'a-t-il pas fait réimprimer. Néanmoins, il y a inséré de
sa pensée, ne serait-ce que l'axiome : « Tout est re-
latif, voilà le seul principe absolu. » C'est là le fon-
dement de sa construction. Dès lors, il se met en
dehors du rationalisme métaphysique, et donc de
Saint-Simon.
Cette rencontre a-t-elle aiguillé le fondateur de
la sociologie vers les études sociales? Celui-ci cite
Hume, Diderot, Condorcet parmi ses inspirateurs,
puis de Bonald et J. de Maistre, etc.. Si Saint-Si-
mon y fut pour quelque part infime, c'est comme
ancien élève de d'Alembert et représentant des ency-
clopédistes.
UNE DIRECTION : LE POSITIVISME 29
Au surplus, Comte n'avait trouvé que la route
qu'il cherchait. Tout le portait en ce sens. Pendant
les Cent jours, le jeune polytechnicien avait crié :
«Vive l'Empereur! » imaginant, comme il disait,
que « le séjour philosophique à File d'Elbe » avait
rendu Bonaparte républicain et libéral. En juin 1816,
après son expulsion de l'Ecole, il avait écrit un re-
cueil politico-social sous ce titre : Rapprochement
entre le régime de 1798 et celui de 1816 adressé au
peuple français.
Il convient donc de s'en rapporter à Comte lui-
même quand il dit : « Ma direction à la fois philoso-
phique et sociale fut irrévocablement déterminée,
en mai 1822, par le troisième opuscule où surgit ma
découverte fondamentale des lois sociologiques. »
Or c'est cet ouvrage qu'il certifie à Valat être « en-
tièrement pur de l'influence exercée sur moi par
Saint-Simon ». Cependant, il fait part à Gustave
d'Eichtal que, depuis 1819, il n'a « plus rien à
apprendre de Saint-Simon ». On peut l'en croire, en
passant sur tout ce que Saint-Simon, qui se donnait
cyniquement comme trafiquant d'idées, a pu prendre
de lui (1). Et d'autant mieux qu'il y a encore cette
raison péremptoire qu'un Comte n'eût pas voué son
existence et accompli son formidable labeur pour
développer des principes qui n'eussent pas eu leurs
racines dans les profondeurs de son être. On ne
construit pas une doctrine sur un plan qu'on n'a pas
(1) Saint-Simon représentait les deux parties de sa vie
« comme respectivement consacrées à l'achat et à la vente
des idées ». Voilà sans doute ce qui devait attirer beau-
coup de Juifs de ce côté, et présentement certains intellec-
tuels.
30 UN MAÎTRE ! AUGUSTE COMTE
conçu soi-même. « On peut remarquer, dit Pierre
Laffitte, une marche constante dans toutes les con-
structions mentales d'Auguste Comte. Il pose d'abord
un germe, quelquefois un germe très développé ;
puis il le développe ensuite graduellement, d'année
en année, et souvent à de bien longs intervalles,
avec une persévérance inflexible. L'on constate
ainsi la solidité et la sécurité de son esprit dans ses
premières vues, en même temps que la fermeté à en
poursuivre les conséquences. On a ainsi le spectacle
de ce rare concours de la plus haute intelligence
avec une énergie inébranlable, concours qui donne
un caractère propre aux constructions de ce grand
génie. »
La rupture, qui était latente depuis deux ans, de-
vint patente en mai 1824 sur un dissentiment plus
grave qui éclaire tout. Il s'agit de la publication de
l'opuscule décisif, Système de politique positive, que
Comte jugea trop important pour le laisser paraître
encore sans sa signature. Voici ce que celui-ci écrit
alors, là-dessus, à son confident Valat : « ...Je signi-
fiai donc à Saint-Simon mon intention, formelle-
ment arrêtée, de mettre désormais mon nom à tous
mes écrits, à commencer par celui-ci. Il sentait sans
doute, pour son compte, autant que moi pour le
mien, l'importance décisive de cet acte, car il me
parut en être profondément contrarié. Néanmoins,
ne pouvant s'y opposer, il fallut bien qu'il me laissât
faire. Mais, à partir de ce moment, il eut une très
vive répugnance, en son for intérieur, à laisser pu-
blier mon livre, et il chercha à ajourner le plus
possible cette publication, en profitant pour cela de
tous les moyens dont il put s'aviser, et surtout de
UNE DIRECTION : LE POSITIVISME 3i
ceux que ma confiance lui laissait comme directeur-
administrateur de notre association. C'est là, je le
crois aujourd'hui, ce qui le détermina à suspendre
le tirage et à se borner à faire tirer quelques
épreuves... Enfin, il n'a pas été possible à Saint-
Simon de remettre davantage cette publication, ni
de me faire consentir à la subalternisation qu'il pro-
jetait, mais il en est résulté une rupture complète et
irrévocable entre nous depuis deux mois... »
Enfin, s'il en était encore besoin, il suffirait au
plus prévenu de confronter loyalement l'œuvre de
Comte avec celles de tous les novateurs qui ont
pullulé de 1790 à 1860, et dont Saint-Simon a ou-
vert la marche.
La véritable originalité de celui-ci est là. Et si
l'on tient à en faire un précurseur plus précis, on
peut lui attribuer d'avoir ébauché la théorie du
surhomme avant Nietzsche. On trouve aussi son
empreinte dans les formules à la mode du juif plou-
tocrate Walter Rathenau. Chez nous, d'autres réfor-
mateurs simplistes, comme Lysis ou Probus, en
relèvent plus ou moins. On a même vu un syndicat
d'intellectuels revendiquer son patronage. Mais cela
est une autre histoire. J'y reviendrai.
Bref, de Saint-Simon sont issus : d'une part le
mouvement d'industrialisation à outrance, qui a pris
son essor dans la deuxième moitié du dix-neuvième
siècle pour aboutir à la toute-puissance mondiale
d'une ploutocratie destructrice ; d'autre part, très
logiquement, parallèlement, les séquelles d'utopies,
de socîalismes qui confluent au bolchevisme san-
glant.
Comte, au contraire, restera la digue salutaire de
32 UN MAITRE : AUGUSTE COMTE
l'esprit et de la civilisation humaine contre le raz de
marée dévastateur du matérialisme, de la violence
et de la barbarie.
VIII
Du style de Comte.
Des braves gens qui ne veulent pas s'avouer qu'ils
furent rebutés par des généralisations inaccessibles
pour eux ; des littérateurs comme Gustave Flau-
bert qui, dans son « gueuloir » n'hésitait point à
sacrifier le sens à une sonorité (1); ou encore les
spécialistes et les médiocres, macaques qui se
nourrissent d'épouiller les lions : voilà ceux qui, sans
plus d'imagination, incriminent dans les écrits de
Comte l'obscurité des phrases, la lourdeur des ad-
verbes répétés, ou encore le ridicule de certaines
tournures.
Voici un exemple de ces critiques, parmi les plus
modérées et les moins niaises : « Le style de Comte,
dit un universitaire, c'est celui d'un homme qui
pense par masses, par ensembles et qui, sur les
points les plus particuliers, veut toujours être systé-
matique ; c'est assez dire qu'il est rarement vivant. »
Autant dire qu'il lui fallait un style qui fût antino-
mique à son esprit, et à la mode du jour, et norma-
lien.
(I) C'est là un cas typique de l'imbécile subversion de
valeurs du but et des moyens qui se traduit chez les gens
de lettres et les tribuns par le prédominant souci morbide
de l'expression.
UNE DIRECTION : LE POSITIVISME 33
En vérité, il n'y eut jamais de style plus synthé-
tique et donc mieux adapté à la pensée la plusgéné-
ralisatrice, coordonnatrice et synthétique qui ait
été jamais, qui est tout ce que peut contenir le
cerveau, non pas seulement d'un homme de génie,
mais de l'humanité éternelle. « Pas une phrase qui
n'ajoute une idée », dira Stuart Mill. Pas d'oeuvre
qui soit plus compréhensive. On ne conteste plus sa
parfaite unité : N'est-ce pas la beauté même? Telle
formule donne par sa condensation le frisson sacré
des immenses perspectives de l'intelligence humaine.
Telle page est un chant de gloire, et de ce pur accent
que seules peuvent rendre les conquêtes pacifiques
de l'intelligence.
Certes, il faut consentir un effort, il faut des dis-
positions, une sorte d'état de grâce socialisante.
« Il n'y a point de méthode facile, disait J. de Maistre,
pour apprendre les choses difficiles. » Un simple
porteur de journaux, dévoué éducateur populaire et
auteur d'un ingénieux traité de calcul mental,
m'écrivait dernièrement : « Je lis les écrits de Comte
sur les mathématiques. J'y trouve bien des choses
que j'avais pensées sans les trouver dans aucun
traité. Je ne comprends pas ceux qui trouvent obscur
le styie de Comte; je n'ai jamais vu rien de plus
clair et de plus précis. C'est précisément en suivant
la méthode qu'il préconise, c'est-à-dire en remon-
tant toujours d'une abstraction au fait physique
dont elle dérive que j'ai fait quelques petites trou-
vailles sur lesquelles j'ai basé mon traité. »
Comte avait au suprême degré le don de la clari-
fication. On s'en aperçoit si l'on tente de refaire
une de ses phrases. C'est pourquoi il fut un profes-
34 UN MAÎTRE : AUGUSTE COMTE
seur et un examinateur que ses auditeurs n'ont ja-
mais oublié.
Un de ses plus perfides ennemis, le mathématicien
J. Bertrand, dans ses Souvenirs académiques, en con-
vient. « Auguste Comte, en i83j, fut nommé exami-
nateur d'admission. Cette fois encore, et dès le pre-
mier jour, il obtint la confiance et excita l'admira-
tion. Les examens de 1837 sont restés légendaires -,
on les citait comme un modèle de sagacité et de
finesse. Comte apportait une série de questions bien
choisies, recueillies pendant vingt années d'ensei-
gnement, assez simples pour que tout élève bien
instruit pût improviser une solution, assez com-
plexes pour que les meilleurs trouvassent l'occasion
de montrer leur supériorité, assez ingénieusement
semées de pièges pour que les plus habiles attei-
gnissent seuls le but, sans avoir trébuché sur la
route. La salle d'examen était, dès le matin, remplie
d'auditeurs ; plus d'un maître y venait pour s'in-
struire, plus d'un curieux désintéressé prenait plaisir
aux drames ingénieux que Comte faisait naître. On
avait rencontré l'examinateur sans défaut. Les can-
didats de quatrième année, laborieusement préparés
aux questions routinières et banales, voyaient dis-
paraître leurs plus belles chances et s'en attristaient
sans oser se plaindre. La chaire de professeur d'ana-
lyse et de mécanique étant devenue vacante en 1840,
par suite de la nomination de Duhamel aux fonc-
tions d'examinateur de sortie, Auguste Comte la
réclama comme une récompense due à ses services,
et au souvenir des leçons de i836. La sympathie des
élèves lui était acquise. Par une démarche sans pré-
cédent, qui jamais ne s'est renouvelée, ils envoyèrent
UNE DIRECTION : LE POSITIVISME 35
deux délégués chez chacun des membres du conseil
solliciter en faveur d'Auguste Comte. »
Emile Ollivier, en recevant É. Faguet à l'Académie
française, en a témoigné également : « Je suis peut-
être le dernier auditeur survivant du cours qu'Au-
guste Comte professa au Palais-Royal après 1848.
Il arrivait à 2 heures, en habit noir, petit, l'aspect
sévère, un peu souffreteux, la tête inclinée, le front
comme dilaté par la tension d'une recherche sans
repos, la lèvre dominatrice, le menton obstiné, de
l'ascendant dans le regard quoique sans rayonne-
ment. Il se plaçait devant une table, avalait une
gorgée d'eau et commençait d'une voix égale, mo-
notone, sans aucun effort pour entraîner, comme se
parlant à lui-même, en des périodes longues, mais
claires et précises. A 5 heures, il parlait encore, et
aucun auditeur n'était parti. »
Sans doute, il y a des négligences d'écriture re-
grettables dans le Cours de philosophie positive. Mais
on a vu dans quelles conditions défavorables l'au-
teur a dû écrire hâtivement ces six volumes. Il crai-
gnait de ne pas arriver à l'œuvre capitale de la
Politique.
Littré nous apprend comment le premier ouvrage
fut composé : « Il en méditait le sujet de tête et sans
jamais rien écrire ; de l'ensemble il passait aux
masses secondaires, et des masses secondaires aux
détails. Au plan général succédait le plan spécial de
chaque partie. Alors, quand cette élaboration,
d'abord totale, puis partielle, était accomplie, il di-
sait que son volume était fait. Ce qui était vrai : car,
lorsqu'il se mettait à écrire, il retrouvait, sans ja-
mais rien en perdre, toutes les idées qui formaient
36 UN MAÎTRE : AUGUSTE COMTE
la trame de son œuvre ; et il les retrouvait dans leur
enchaînement et dans leur ordre. Sa mémoire avait
suffi à tout ; pas un mot n'avait été jeté sur le pa-
pier. C'est de la sorte qu'en 1826, il composa de tête,
sans en rien écrire, le cours qu'il comptait faire, et
qui embrassait la philosophie positive tout entière,
à sa première élaboration, et alors qu'elle exige le plus
d'effort... Quand l'élaboration, chez lui, était au point
de maturité, il fallait que l'éclosion commençât...
Aussi, une fois qu'il avait pris la plume, il ne pou-
vait plus la quitter, et ces gros volumes du Système
de philosophie positive ont été rédigés d'une seule
haleine. Dès qu'il avait par devers lui un certain
nombre de feuillets écrits et qu'il était sûr, à l'aide
de cette avance, d'alimenter l'imprimerie, sans l'ex-
poser à chômer, il commençait à les mettre sous
presse, ne faisant aucun changement sur ses
épreuves, dont il ne voyait jamais qu'une. »
Comte avait le souci de la forme. Mais sa con-
struction passait avant. Ses premiers opuscules et
même le Système de Politique, le Catéchisme, l'Appel
aux Conservateurs, la Synthèse montrent qu'il fût de-
venu un parfait écrivain, voire un poète, s'il s'y était
appliqué. Maurras aime à citer les alexandrins spon-
tanés qui sont épars dans les ouvrages de Comte.
Celui-ci savait tout ce que la beauté peut dispenser
de joie à l'homme. Son œuvre est belle dans son en-
semble, dans sa ligne, et d'une beauté plus rare, plus
durable que celle du verbe. Ne déplorons rien.
Comte devait choisir, et il a choisi, heureusement,
« dignement », d'être ce qu'il restera dans les siècles
des siècles : le fondateur du positivisme, le promo-
teur de la religion de l'humanité.
UNE DIRECTION : LE POSITIVISME 37
IX
L'influence de Comte.
Parce qu'elle reste beaucoup plus eu profondeur
et en pérennité, l'influence de Comte est incommen-
surable. Et quoi qu'on fasse, elle s'approfondit de
plus en plus. Il fut un temps où les renommées de
Victor Cousin et de Caro égalaient celle de Bergson.
Aujourd'hui, elles ontpassé. La philosophie positive
reste. Par son départ, elle marque le dix-neuvième
siècle. De même, la politique et la religion positives
marqueront le vingtième siècle.
Il le faut. Au prix de souffrances et de sang que
nous avons payé l'épreuve, il serait irrémissible de
n'en pas tirer le salutaire enseignement.
Maintenant, comme en convenait déjà Alfred Fouil-
lée, « tout le monde est d'accord que la philosophie
positive a, pour sa part, donné naissance aux trois
grands courants de notre époque : agnosticisme,
évolutionnisme, monisme. Objets de jugements con-
tradictoires, ces trois directions de la pensée n'en
constitueront pas moins la caractéristique du dix-
neuvième siècle ». Et, dans le même livre, le Mou-
vement positiviste et la conception sociologique du
monde, Alfred Fouillée ajoute : « Nous assistons
aujourd'hui à l'avènement de la sociologie, qui est
le commencement d'une ère nouvelle dans la philo-
sophie même ; or, c'est à Auguste Comte qu'est due
la constitution de la sociologie comme science. Ce
seul titre suffirait à immortaliser son nom. Il y a en
38 UN MAÎTRE : AUGUSTE COMTE
France, du coté de la sociologie, un courant de
pensée qui. "depuis Comte, a pris des formes origi-
nales et qui fait pressentir pour le prochain siècle
une philosophie capable de réconcilier, par ridée du
lien social universel, positivistes et idéalistes. » Or,
cette philosophie, cette religion plutôt ne saurait
être que celle qu'expose en raccourci le Catéchisme
positiviste.
Manifestement, le « déterminisme » physiologique
de Claude Bernard est inspiré par le troisième volu-
me du Cours. Et toute sa méthode expérimentale.
Le rôle de l'imagination inventive dans l'expérimen-
tation fut signalé par Comte. « Pour faire une obser-
vation, dit-il encore, il faut avoir une théorie. L'em-
pirisme absolu est stérile. »
Ampère (Essai sur la philosophie des sciences), plus
tard Cournot (Essai sur le fondement de nos connais-
sances) s'inspirent de la classification des sciences de
Comte.
Proudhon lui écrit, le 19 octobre i853 : « J'ai reçu,
il y a quelque temps, le troisième volume de votre
Politique positive : j'en ai commencé la lecture avec
le fruit que jai toujours retiré de vos ouvrages, mais
vous ne m'en voudrez pas de vous dire : avec la len-
teur que m'impose le tour particulier de vos idées,
ainsi que le style fort et nourri dont elles sont revê-
tues. » Dans une autre lettre à l'un de ses amis, il
parle de « cet animal de Comte », à cause de l'effort
qu'il faut à son vigoureux esprit pour s'assimiler la
synthèse positive.
Le Play. Fustel de Coulanges, Renan, Taine,
parmi les plus illustres, sont imprégnés de cette
pensée dominatrice, malgré tant d'efforts pour s'en
UNE DIRECTION : LE POSITIVISME 39
affranchir. Fustel affecte de dédaigner la sociologie ;
mais, tel M. Jourdain de la prose, il en fait et de la
meilleure, entendons de la sociologie positive, dans
Y Histoire des institutions et la Cité antique. De Taine,
les Philosophes français au dix-neuvième siècle, les
Origines de la France contemporaine ne valent que
par le positivisme. Quand il délaisse l'ironie litté-
raire, ou le sophisme déliquescent, l'érudition, Re-
nan procède de Comte. Après la bourrasque de
1870-71, il reconnaît l'urgence d'une « réforme in-
tellectuelle et morale », c'est-à-dire, ce que Comte
nomme plus exactement et définit plus précisément,
« la régénération des opinions et des mœurs ».
« Comme on a vu le rayonnement de Condillac
dans Lavoisier, signale Hector Denis, on entrevoit
l'action de Comte sur Ch. Robin, sur Sainte-Claire-
Dcville et Claude Bernard ; elle se lit dans l'œuvre
critique et psychologique de Taine et de Ribot ; la
pathologie, avec Bouchard et Charcot, en porte
l'empreinte ; l'hygiène et la démographie, avec Ber-
tillon et Lacassagne, lui empruntent l'admirable clas-
sement des modificateurs qui affectent la population
et la santé publique; la criminologie trace l'ordre
de subordination des conditions biologiques, psy-
chologiques et sociales du crime. Dans l'œuvre éco-
nomique du célèbre Carey (de Philadelphie), l'évo-
lution et la classification des industries humaines
projettent dans l'histoire du travail et de la richesse
la série des sciences de Comte; et Lester Ward,
cinquante ans après, y rattache le plan de sa philo-
sophie de la sociologie...
« L'influence d'une œuvre puissamment ordonnée,
s'est profondément fait sentir chez ceux-là même
40 UN' MAÎTRE ! AUGUSTE COMTE
dont les travaux s'éloignent le plus des travaux du
fondateur de la science (Comte). Elle est aussi ma-
nifeste chez le profond théoricien de Tévolution-
nisme, Herbert Spencer, que dans la grande œuvre
d'Alberd Schàffle ; tous deux la reconnaissent, et
chez tous deux se voit la forte empreinte de la loi de
subordination qui place la sociologie au sommet
des sciences. Le langage de Gumplowicz et de Gid-
dings témoigne aussi éloquemment de cette influence
que celui de De Greef et de Bernés, qui se rappro-
chent bien plus du plan primitif. Pour ceux-là
comme pour ceux-ci, l'impulsion de Comte a révo-
lutionné la pensée scientifique, et les écoles les plus
diverses la subissent aujourd'hui encore. »
Les ouvrages de M.-J. Guyau, mort trop tôt, re-
flètent aussi le positivisme, notamment l'Irréligion
de l'avenir, malgré son titre impropre, et aussi
Y Art au point de vue sociologique.
Parmi les nombreux politiciens que, pour le mal-
heur de notre pays, notre absurde régime fit défiler
au pouvoir, s'il y en eut trois ou quatre qui firent
parfois, à peu près, figure d'hommes d'État, ceux-là
n'ignoraient pas Comte. Jules Ferry avait pour livre
de chevet le Système de politique. André Lavertujon,
positiviste convaincu et collaborateur intime de
Gambetta au Gouvernement de la Défense nationale,
rappelle que « Blanqui comme Barbes, au milieu de
leurs déviations anarchiques, avaient été ébranlés
par la doctrine positive, au point de s'adresser à
Comte pour lui demander son appui et ses con-
seils ». Si Clemenceau n'avait pas oublié les convic-
tions de sa jeunesse et les principes éternels de la
politique positive, il ne se fût pas amusé à railler la
UNE DIRECTION : LE POSITIVISME 41
« noble candeur » qui devait frustrer la France de sa
victoire. Il eût su que la société des nations, vrai-
ment, n'est pas une chimère si elle se fonde non sur
le « droit », mais sur le « devoir » des peuples. Et
donc qu'elle est d'ordre spirituel. Il n'est de paix
universelle que dans l'universalité. L'unité seule
suscite et maintient l'union. La France de Comte
pouvait le faire entendre au monde.
Jules Lemaître a noté que, lorsque Galliéni et
Lyautey se rencontrèrent la première fois dans la
jungle d'Annam, ils s'entretinrent d'Auguste Comte
et de sa philosophie.
_Une pensée qui a des racines vivaces s'épanouit.
Elle n'est vivante que si elle tend à s'universaliser.
Celle-ci, dès le début, véhiculée en Allemagne par
Buchholz, A. de Humboldt, peut-être par Hegel, va
susciter l'école historique. Un des plus fameux re-
présentants de cette école, Knies, en convient : « Je
dois reconnaître que longtemps avant moi, dit-il,
au point de vue de la vie et de la' science,
Comte a dépeint l'existence effective d'une évolution
constante que j'ai constatée dans le domaine parti-
culièrement traité par moi de l'économie poli-
tique. »
Un auteur italien, Schiattarella écrivait en 1890,
dans une étude sur la Filosofia positiva e gli ultimi
economisti inglesi : « Le mouvement actuel des
études économiques en Allemagne a certainement
son précurseur dans A. Comte. Les trois erreurs
capitales qui furent combattues ces dernières
années dans les doctrines économiques de l'école an-
glaise, le procédé abstrait dans la recherche, l'abso-
lutisme de la théorie du laisser faire, la doctrine
4-2 UN MAÎTRE : AUGUSTE COMTE
mécanique et négative de l'État furent combattus il
y a cinquante ans par Comte, et avec des raisons
auxquelles rien de meilleur n'a été ajouté par les
économistes allemands et italiens. »
En Angleterre, Stuart Mill, Buckle, Darwin,
Bain. Herbert Spencer, Lewes et sa compagne
George Eliot, etc., reçoivent ses rayons. Spencer
avoue qu'il a été stimulé par contradiction. Ce serait
plutôt par émulation. Mais il n'était pas de taille.
Quoiqu'il prétende, néanmoins, il est de cette coulée.
Voyez, notamment, sa théorie de l'art. Pour Darwin
même, A. Fouillée a relevé dans certaines pages de
Comte un exposé très net de la sélection naturelle
et sociale. Ingram History ofpolitical économy, 1888)
« rattache à Comte même l'évolution moderne de
l'économie politique qui devient une dépendance de
la sociologie ». De même, Alfred Marshall (Principles
of économies. 1890). Les préjugés matérialistes de
l'impérialisme mercantile, qui s'accordent si aisé-
ment avec le théologisme protestant, ne laissent
point d'en être ébranlés. Un des meilleurs disciples
anglais, Richard Congrève, a écrit ces trois livres
qui sont autant de scandales en Albion : Gibraltar,
YInde, l'Irlande. Et le vénérable positiviste Frédéric
Harrison est encore une voix de bon sens humain
qui ne resta pas muette aux heures tragiques de
1914.
En Italie, tout un mouvement politique et social
se réclame du positivisme. La Hollande, la Bel-
gique, la Scandinavie, la Russie, voire Haïti, la
Turquie, la Chine et le Japon ont fourni des disciples.
Les États-Unis du Brésil ont inscrit sur leur dra-
peau jaune et vert l'épigraphe du Système de Poli-
UNE DIRECTION : LE POSITIVISME 43
tique : « Ordre et progrès ». La Constitution confé-
dérale respecte, à tout le moins, les principes fon-
damentaux de la liberté spirituelle et de la sépara-
tion des pouvoirs théoriques et des pouvoirs pra-
tiques. Un de ces États, celui de Rio-Grande do Sul,
et c'est le plus prospère, a une constitution d'un
positivisme plus accentué encore.
Voici quelques appréciations décisives :
— « Comte fut le représentant sans égal du génie
organique de la France et l'un des plus humains des
hommes représentatifs de ce siècle et de tous les
siècles (1). »
— « C'est quelque chose surtout que de faire penser
et Auguste Comte est merveilleux pour cela ; c'est le
semeur d'idées et l'excitateur intellectuel le plus
puissant qui ait été en notre siècle, le plus grand
penseur, à mon avis, que la France ait eu depuis
Descartes...
« L'influence de Comte sur les idées de notre
temps a été immense : Adopté presque entièrement
par Stuart Mil] ; s'imposant quoi qu'on en ait dit à
Spencer, ou, comme il arrive, coïncidant avec lui et
s'engrenant à lui d'une manière singulièrement pré-
cise ; dominant d'une façon presque tyrannique la
pensée de Renan en ses premières démarches,
comme on le voit par Y Avenir de la science; inspirant
jusque dans ses détails l'enquête philosophique,
historique et littéraire de Taine ; se combinant avec
l'évolutionnisme, qui peut être considéré comme
n'en étant qu'une transformation, — son système a
(1) Hector Denis, VOEuvre d'Auguste Comte et son influence sur
la pensée contemporaine.
44 UN MAÎTRE : AUGUSTE COMTE
rempli toute la seconde moitié du dix-neuvième
siècle, et on l'y rencontre ou tout pur, ou à peine
agrandi, ou légèrement redressé, ou un peu altéré,
à chaque pas que Ton fait dans le domaine de la
pensée moderne. Il a rendu d'éclatants services à
L'esprit humain. Personne n'a mieux tracé les limites
respectives de la science, de la philosophie, de la
religion et marqué le point où l'une doit s'arrê-
ter, où l'autre commence, le point aussi où l'une,
sans s'en douter, prend l'esprit et la méthode de
l'autre, avec péril de tout brouiller et de tout con-
fondre... 1 1. »
— « Par sa philosophie proprement dite, Comte est
un o homme représentatif » de son siècle tout entier.
Est-il nécessaire de le prouver? L'histoire intellec-
tuelle de ce siècle en témoigne à chaque pas. De
tous les systèmes nés en France au dix-neuvième
siècle, celui-là est le seul qui ait franchi les fron-
tières et qui ait fortement marqué de son empreinte
des penseurs étrangers...
o Cet esprit s'est si intimement mêlé à la pensée
générale de notre temps qu'on ne l'y remarque
presque plus, comme on ne fait pas attention à l'air
qu'on respire. L'histoire, le roman, la poésie même
en ont reflété l'influence, et, après l'avoir reçue, ont
contribué à la répandre. La sociologie contempo-
raine est née de Comte ; la psychologie scientifique,
dans une certaine mesure, procède aussi de lui. De
tous ces signes, il n'est sans doute pas téméraire de
conclure que la philosophie positive exprime quel-
(1) Ëmtlb Faguet. Politiques et moralistes au dix-neuvième
siècle, II.
UNE DIRECTION : LE POSITIVISME 45
ques-unes des tendances les plus caractéristiques de
notre siècle (1). »
Si le Cours de philosophie positive est devenu partie
intégrante de la pensée humaine, il n'en va pas de
même encore, malheureusement, du Système de^po-
litique positive et de la Synthèse subjective. Mais nous
assistons au sourd travail de pénétration. Malgré
toutes les résistances des préjugés, des .ignorances,
des vanités, voire des intérêts, Tonde du bon sens
systématisé s'élargit toujours plus.
L'évolutionnisme, l'agnosticisme et le monisme
dérivent de la philosophie positive ; le pragmatisme
de Dewey et William James, l'intuitionnisme de
Bergson, l'antiscientisme de B. Kidd, l'hypersociolo-
gisme de Durkheim lui doivent évidemment ce qu'ils
ont de solide. Quand ils ont la présomption de s'en
dégager, ce n'est que pour rétrograder vers le spiri-
tisme des nègres, le « réalisme » scolastique ou la
confusion mentale.
A cet égard, rien n'est plus significatif que le cas
de Durkheim, qu'une coterie universitaire prétendait
substituer à Comte. Tout dernièrement, ne lisait-on
pas encore, dans la Revue de l'enseignement Jrançais
hors de France, une étude d'un inspecteur général
de l'enseignement public sur « la philosophie de
Durkheim ». « Auguste Comte, écrit-il, s'il a eu
l'inspiration, il faut bien dire qu'il a manqué l'entre-
prise. 11 n'a pas réussi à mettre la sociologie sur
pied. Durkheim, au contraire... » Et voici ce qui
appuie cette monumentale assertion : « Durkheim,
le premier, a aperçu cette part énorme, dans notre
(1) Lévy-Bhuhl, la Philosophie d'Auguste Comte.
46 UN MAÎTRE ! AUGUSTE COMTE
vie individuelle, de l'obligatoire, c'est-à-dire du so-
cial. L'ensemble des obligations communes à un
groupe, c'est ce qu'il appelle une conscience collec-
tive... La société est une conscience collective. C'est
là une de ces découvertes qui donnent tout d'un
coup un objet à la science. » Et voilà !
Mais ceux qui connaissent l'œuvre de Comte sa-
vent ce qu'il faut penser de cette fameuse décou-
verte. Elle consiste à nommer « conscience collec-
tive » ce que le fondateur de la sociologie désigne
par « opinion publique » ; soit, par la solidarité et
la continuité, la réaction de l'ensemble sur les
parties, des mœurs et des institutions permanentes
qui les expriment sur la conduite individuelle.
D'ailleurs, par le fait même que la sociologie
est une science, l'obligation se trouve impliquée.
Et tout le positivisme enseigne que « la soumission »
aux lois physiques, comme aux lois sociales et mo-
rales, est « la base du perfectionnement ». Comte a
vu, en outre, que la réaction de l'opinion publique
arrêterait tout progrès si une certaine indépendance,
par la possession individuelle et par la liberté spiri-
tuelle, n'était garantie à une élite.
Notre haut fonctionnaire universitaire attribue
encore à Durkheim d'avoir « voulu » constituer une
science de la morale. Or c'est la science de la
morale que Comte finit par mettre au sommet de
la hiérarchie, au-dessus de toutes les autres,
même la sociologie, — science dont il a laissé un
plan complet. Stuart Mill a dit qu'il était « ivre
de morale ». Néanmoins, notre mandarin s'exclame :
« Quel aurait été leur étonnement (à Condorcet et à
Comtei, des points de vue auxquels Durkheim de-
UNE DIRECTION : LE POSITIVISME 47
vait conduire, plus tard, leur propre pensée! » Pour
Comte, on sait que rien ne pouvait plus l'étonner de
la o pédantocratie ».
Les procédés de celle-ci ont changé depuis Arago,
le persécuteur, et depuis Paul Janet, conspirateur
du silence, qui interdisait à M. Alf. Espinas de citer
le nom de Comte dans une thèse de doctorat. Mais,
comme on le voit, ils sont tout aussi ignobles et
stupides.
Parmi les plus notoires écrivains du jour, ceux
qui peuvent entendre les idées générales ne man-
quent point de s'approvisionner à l'inépuisable mine.
Paul Bourget et Junius s'inspirent bien plus de
Comte que de Le Play. Anatole France fut l'ami de
Pierre Laffitte et il a gardé de l'enseignement reçu
parla ce qui lui reste de bon sens dans la sénile dé-
gradation démagogique où devaient aboutir son
scepticisme et l'abus de l'ironie. Alfred Capus, par-
fois, ne laisse point de déceler la moelle substan-
tielle du Système de politique dont il a dû se nourrir
dans sa jeunesse. Barrés a depuis longtemps dé-
passé la phase de l'égolisme littéraire pour atteindre
cet élément primordial de la religion de l'humanité,
le nationalisme. Il y a près d'un quart de siècle, en
1897, — s'en souvient-il ? — il m'écrivait : « De plus
en plus, je vais au positivisme. » Ah ! comme on dé-
plore que le souci de popularité ou des succès trop
immédiats aient détourné cette sensible intelligence
d'une ambition plus haute !...
Et Maurras? Tout positiviste celui-là, il ne renie
pas son maître. De plus, aucun calcul mesquin
de cupidité ni de gloriole. C'est l'ardent amant-
chevalier de la raison passionnée. Mais pourquoi
48 UN MAÎTRE : AUGUSTE COMTE
faut-il que ce fils de la Grande-Grèce ne puisse se
défaire de cette manie pernicieuse des acrobaties
dialectiques qui l'a conduit à lier la doctrine régé-
nératrice à un cadavre que sa logique drue ni son
ardeur ne parviendront à galvaniser ? Il s'y perd, et
c'est une grande force qui se gaspille. C'est bien
à son propos qu'on pourrait soutenir le paradoxe
de Jules Tellier : « La logique est une maladie
de l'esprit. » Certes, il a rendu des services
éminents à la France non moins qu'à l'esprit
universel. Mais ceux qui l'en louent, parfois avec
excès, ils le mésestiment. Lui-même ne mesure pas
exactement ses possibilités. Être seulement le
directeur d'inconscience d'un parti et le rédac-
teur d'un journal d'opinion tirant à 200.000 ex.,
que c'est peu quand on est Maurras ! Je vois surtout
les services qu'il n'a pas rendus, tout ce qu'il pou-
vait si son zèle et son génie s'étaient donnés sans
condition et sans entêtement de partisan.
Après avoir pénétré dans la citadelle de la méta-
physique et du déisme romantique qu'est la Sor-
bonne, le positivisme fait irruption dans le sanctuaire
du jurisme individualiste, la Faculté de Droit. On a
osé y soutenir des thèses de doctorat sur la politique
positive, et un professeur de droit, au nom du posi-
tivisme, vient attaquer la notion même de « droit ».
A l'idéologie métaphysique de la réalité et de la
souveraineté de l'individu, qui est le fondement du
« droit > •, M. Léon Duguit substitue le concept posi-
tif de solidarité et de continuité. « On a compris
d'abord, écrit-il, que le droit de puissance publique
ne peut s'expliquer par une délégation divine. On
comprend maintenant qu'il ne s'explique pas davan-
UNE DIRECTION : LE POSITIVISME 49
tage par une délégation nationale, que la volonté na-
tionale n'est qu'une fiction, puisque, dans la réalité,
elle n'est, quoi qu'on fasse, que la volonté de quelques
individus, et que, serait-elle la volonté unanime,
elle ne serait encore que la volonté d'une somme
d'individus, c'est-à-dire une volonté individuelle
qui n'aurait aucun droit de s'imposer à celui qui
s'insurgerait contre elle... On a compris que l'homme
ne peut avoir de droits naturels individuels, parce
qu'il est par nature un être social et que, si l'homme
a des droits, il ne peut les tirer que du milieu social
et non les lui imposer. »
Nul ne se peut soustraire aux suggestions du po-
sitivisme et même à ses impératives formules.
u Quand nous ne pensons pas comme lui, convient
M. Lévy-Bruhl, nous pensons d'après lui. » Dans
son dernier livre, M. Alfred Loisy, qui a trop long-
temps suivi la discipline catholique pour se suffire
de la négation, ne fait que reprendre, avec beaucoup
de littérature brumeuse, et sans lui donner la base
inébranlable des dogmes positifs, les affirmations
de la religion de l'humanité.
Dans les deux gros volumes de son Traité de so-
ciologie générale, M. Vilfredo Pareto croit innover
une « méthode expérimentale », et il ne fait que re-
prendre la méthode de filiation qui, suivant Comte,
est propre à la sociologie.
M. Georges Valois, ainsi que son maître Georges
Sorel, professent une sainte horreur du comtisme.
Mais, quoiqu'ils en aient, ils ne peuvent rester dans
le bon sens en opposition avec celui qui Ta systéma-
tisé définitivement. Dans sa louable tentative de
donner enfin une doctrine économique à YAction
50 UN MAÎTRE I AUGUSTE COMTE
française, M. G. Valois le marque fréquemment. Il
vient même de répéter, mot pour mot, le principal
article du programme positiviste : « Incorporation
du prolétariat à la société moderne. » Mais pourquoi
n'en pas indiquer la source ? Je gage que le probe
écrivain qu'est G. Valois n'y eût pas manqué s'il
s'était agi de Proudhon, de Georges Sorel, voire de
Léon Daudet...
On pourrait multiplier les exemples à l'infini. Il
convient de terminer en montrant comment se pose
en adversaire de Comte un savant distingué,
M. G. Urbain, dans un « Essai de discipline scienti-
fique », publié cette année même par la Grande
Revue. Voici ce que ce spécialiste, s'efforçant aux
généralisations, croit avoir découvert contre le posi-
iivisme : « En définitive, on n'explique pas parce
qu'on compare. Toute tentative d'explication des
phénomènes est hasardeuse et extra-scientifique.
Ainsi, contrairement à ce que l'on suppose générale-
ment, il est plus facile de prophétiser que d'expli-
quer avec quelque certitude... Donc, savoir positi-
vement, ce n'est pas expliquer, mais prévoir... La
prévision est la fin réelle de la science... La faculté
de prévoir esl précieuse entre toutes. Sans elle, il
est impossible de s'adapter aux circonstances. . . C'est
aux fins d'adaptation que la prévision est néces-
saire. » Or il eût trouvé cela, et bien autre chose
encore, sans exténuer sa substance grise, en feuille-
tant le limpide Discours sur V esprit positif que Comte
adressait aux prolétaires en i844-
En vérité, je ne vois qu'un courant qui reste in-
demne de tout affluent comliste. C'est Dada. Autant
dire l'imbécillité et le néant.
UNE DIRECTION : LE POSITIVISME 0 1
X
Quelques-uns des mobiles de la résistance.
Si nous avons une postérité; c'est-à-dire si le posi-
tivisme refoule la barbarie en faisant la cohésion de
toutes les forces d'intelligence, d'ordre et de pro-
grès, cette postérité ne comprendra pas la résis-
tance butée à Comte et sa doctrine en cet instant
tragique où la civilisation se désagrège dans une in-
dicible anarchie. Elle ne s'expliquera point ces réti-
cences, ces tentatives de déviation, ces divagations
malveillantes, ces haines suicides qui se coalisent
pour retarder la diffusion de l'idée salvatrice.
Mais un contemporain en discerne plus aisément
les mobiles. D'ailleurs, en bref, Comte les avait si-
gnalés d'avance : « Quoique la réorganisation intel-
lectuelle et morale soit généralement désirée, dit-il,
son essor décisif soulève d'activés antipathies parmi
ceux qui se sentiraient ainsi forcés de régler leur
conduite et d'abaisser leurs prétentions. »
Le positivisme n'est pas une carrière facile. En
aucun sens, il n'est un métier. S'il donne beaucoup,
il exige d'abord beaucoup de nous, et constamment.
Il n'accorde aucune des satisfactions immédiates
que poursuivent âprement les petits désirs des pe-
tits hommes d'un jour.
De plus, ayant systématisé le bon sens, Comte l'a,
pour ainsi parler, accaparé. On ne peut que lui faire
écho. Il ne laisse à comprendre que sa pensée qui
contient tout. Et c'est trop, pour qui veut seulement
52 UN MAÎTRE I AUGUSTE COMTE
briller, parvenir. Il y faut des disciples, alors que
tous veulent paraître des maîtres, ne serait-ce qu'une
heure. Jl y faut l'intelligence et la docilité qui, pré-
sentement, semblent incompatibles.
« On ne pardonne guère aux grands génies d'en
savoir tant, disait d'Alembert ; on veut bien ap-
prendre quelque chose d'eux sur un sujet donné,
mais on ne veut pas être obligé à réformer toutes
ses idées sur les leurs. » Or, au début de sa carrière,
Comte a précisé qu « il s'agit de la plus grande ré-
volution qui puisse jamais avoir lieu dans l'espèce
humaine ».
L'ampleur d'une telle synthèse rend inaccessible,
à la première lecture, l'œuvre de Comte. Or, n'en
saisir qu'une partie, c'est la méconnaître ou la dé-
naturer. En embrassant l'ensemble, on découvre
que dans chaque parcelle est le tout. Et il vaut
mieux qu'il en soit ainsi. Peu de cerveaux en pour-
raient supporter la coruscalion. Il y faut revenir,
s'entraîner...
L'incompréhension effarante des intellectuels qui
n'y ont consacré qu'une lecture hâtive et le plus sou-
vent partielle nous en avertit. Tout de même, les
niaiseries de ceux qui s'y sont appliqués avec achar-
nement, mais qui, faute de pouvoir entendre l'es-
prit, s'en tiennent à la lettre coranique en réduisant
la doctrine vivante à un automatisme verbal ana-
logue aux moulins à prière des Thibétains. Certes,
étant sincère, leur touchante dévotion n'est pas
vaine. Elle démontre, à tout le moins, l'aptitude du
positivisme à s'étendre même aux races retardées.
Pour les sciences physiques, on accepte volon-
tiers que ce qui est démontrable n'a pas besoin
UNE DIRECTION : LE POSITIVISME 53
d'être constamment démontré : pourquoi ne pas
étendre cette confiance apaisante aux sciences poli-
tiques et morales? Les catholiques sont rares qui
ont lu les Épîtres de saint Paul et les Sommes de
saint Thomas d'Aquin. Les autres en sont-ils moins
bons croyants? Ainsi, les prolétaires et les femmes
peuvent comprendre le positivisme par le cœur, et
mieux que les lettrés.
Une telle synthèse — j'y reviens — ne s'assimile
pas en quelques jours. Aussi le commun des scri-
bouillards préfère-t-il acquérir le génie en écoutant
chanter les fauvettes des jardins du Luxembourg ou
en ingurgitant des bocks.
La pensée est despotique. On ne la rejette, point à
son gré du cerveau dont elle s'empare. Un journa-
liste qui venait d'étudier pendant plusieurs mois le
Système de politique m'avouait que, depuis l'illumi-
nation qu'il en avait reçue, sa besogne quotidienne
lui était plus malaisée. Une synthèse qui ne laisse
rien en dehors de son étreinte nous contraint. Le
pittoresque, le paradoxe, l'originalité de l'expression,
tout ce qui est le clinquant, tous les trucs du métier
d'écrire se dérobent à l'appel. Dès lors, il faut se
soumettre au réel. Plus de rêverie qui fait illusion,
qu'on puisse prendre ou faire passer pour l'éclair du
génie. Tout est relié. Les mots ne parviennent plus
à celer la sottise ou le charlatanisme. Dans les limites
qu'on sait désormais infranchissables, tout devient
clair. En résumé, l'intellectualisme ne peut plus être
une profession lucrative.
L'anarchie mentale part de l'égocentrisme méta-
physique et, s'étant accrue de tout le limon putride
des bas instincts, elle y retourne pour le développer.
34 UN MAÎTRE : AUGUSTE COMTE
C'est ainsi que le romantisme littéraire, l'idéologie
révolutionnaire ont exalté l'égolâtrie des lettrés.
Tout lycéen qui n'est pas absolument crétin — et
encore ! — ne vise rien moins qu'à être chef d'école.
D'instinct, il se prononcera donc contre une doctrine
qui replace hommes et choses à leur rang.
Même pour les esprits plus sérieux, le positivisme
ne laisse point d'être gênant. Comment s'y distin-
guer? Par exemple, pour un savant, comment accep-
ter la classification des sciences ? Les physiciens ne
veulent pas être au-dessous des biologistes, et ceux-
ci, des sociologues. Tout dernièrement encore, un
périodique, en quête d'un programme pour donner
corps à des intentions contradictoires, lança la
« biocratie ». Rétrogradant d'un siècle, jusqu'à Ca-
banis et Gall, l'inventeur se croit un savant et un
homme d'avant-garde. Ainsi de tant de théories,
plus ou moins scientifiques, qui s'allument au firma-
ment du battage pour s'éteindre après un engoue-
ment éphémère.
Au reste, les purs savants, avec non moins d'ar-
deur malévole, participent à la résistance. Car la
science est de lois non de faits, comme Ta montré
Comte en nous invitant à « élaguer beaucoup
d'acquisitions oiseuses ». Et ces acquisitions aussi
futiles que fugaces, c'est le pain quotidien, la raison
d'être de tous ces manœuvres de laboratoiie, les
places, les titres, l'Institut, et — gloire ! — un pi-
quet d'infanterie pour être conduit au cimetière !
L'hostilité la plus légitime, certes, et la moins
nocive, parce que la plus franche, c'est celle des ca-
tholiques.
Sans doute, nul n'a magnifié l'Église comme
UNE DIRECTION : LE POSITIVISME 55
Comte. Il Ta proclamée, dans sa constitution et sa
pensée, « le chef-d'œuvre de la sagesse humaine ».
Mais convenons que l'expression positiviste de cette
admiration blesse un croyant qui veut que cette
Église soit d'origine divine. Toute sa foi est là, et
son ressort. Si l'Église n'était pas essentiellement
théologique, le positivisme lui eût succédé sans bri-
sure, sans cet interrègne spirituel prolongé durant
lequel la civilisation menace d'être emportée par la
frénésie des idéologies révolutionnaires. Car, en dé-
finitive, le vrai catholicisme, la religion humaine,
universelle, et donc relativiste, c'est le positivisme.
A cet égard, Comte est bien « l'héritier des grands
docteurs de l'Église », ainsi que Ta reconnu un de
ses détracteurs. Parmi les croyants, seules les
hautes intelligences en* peuvent convenir, et celles-
là sont, partout, extrêmement rares. Aussi la plu-
part des bigots sont-ils moins navrés par l'abjecte
anticléricalisme d'un Taxil ou l'athéisme matéria-
liste d'un Le Dantec que par un positiviste qui suit
le précepte de Y Imitation : « Il y a beaucoup de
choses qu'il importe peu ou qu'il n'importe point à
l'âme de connaître. »
A propos des catholiques, Comte écrivait à Stuart
Mill : « Nous pouvons rendre bonne et pleine justice
à tous nos adversaires, et ils ne peuvent aucunement
nous le rendre sans renoncer à leurs vains prin-
cipes. »
Néanmoins, il proposa de fonder la ligue univer-
selle de tous ceux qui ont une religion contre les
barbares qui n'en ont pas. Le 20 février 1857, son
disciple Sabatier sollicita une entrevue à cet effet
avec le général des Jésuites à Rome, le P. Bex; mais
t'N MAÎTRE ! AUGUSTE COMTE
celui-ci ignorait jusqu'au nom du philosophe qu'il
confondait avec l'économiste Charles Comte et jugea
qu'il était suffisant de le mettre en rapport avec un
sous-ordre, le P. Robillon. Les pourparlers s'en tin-
rent à des préliminaires insignifiants. « Nous sommes
très touchés des sentiments que vous avez à notre
égard, déclara le P. Robillon, mais nous ne pouvons
accepter aucun ralliement avec vous. Soyons amis et
agissons chacun de notre côté (i).n
Comte a toujours recommandé à ceux qui ont des
besoins théologiques ou métaphysiques de revenir à
l'Eglise. Pour ma part, j'ai relevé plusieurs exemples
d'obéissance à ce sage conseil. De jeunes prolé-
taires, soustraits par le positivisme aux pires sug-
gestions de l'anarchisme, n'ont ppu se tenir à un
humanisme héroïque. Ils ont demandé le baptême.
Certains positivistes insuffisants ou trop suffisants
gagneraient à les imiter. Ils rendraient service au
positivisme. Un converti écrivait un jour dans la
revue l'Action française : « C'est le positivisme qui
(1) En 1874, Littré relatait dans sa revue, la Philosophie
positive :
<>. M. T. Tittoni, de Rome, m'écrit qu'aune vente publique
il vient d'acheter un exemplaire du Catéchisme positiviste de
M. Comte portant ces mots : « à M. Bex, général des Jé-
« suites, offert par l'auteur. Auguste Comte. Paris, le 16 Aris-
c< tote 69 » ; et m'envoyant un fac-similé de l'épigraphe, il me
demande si cela est authentique. Cela est authentique, en
effet... Cet exemplaire recueilli par M. Tittoni, lors de la
vente du mobilier des Jésuites, porte la preuve de la
méprise de M. Comte à l'égard de ces conservateurs dont
la célèbre Société est la plus haute expression : il n'est
même pas coupé. »
Ce que Littré appelle une méprise ne fut peut-être qu'une
entreprise prématurée.
UNE DIRECTION : LE POSITIVISME 57
sauvegarda en moi l'essentiel de mon catholicisme
quand j'eus la regrettée sottise den renier l'Église
et les formes... Si Ton admet que ce grand maître
(Auguste Comte) aima son prochain comme lui-
même, et que, de cet amour seul..., dérivent ses ten-
tatives et sa doctrine, — on y vérifie au bien qu'elles
ont fait et au service qu'elles m'ont rendu, que Comte,
le positiviste, mais l'homme aimant et de bonne vo-
lonté, sert mieux de chemin à la Grâce que les pré-
dicants pharisiens, ignorantsou insincères, ironiques
ou méfiants... » F. Brunetière était donc dans le
vrai, profondément, en invitant les catholiques à
utiliser le positivisme.
Comte ne voulait pas détruire ce qui n'est pas
remplacé, ce qui n'a pas cessé de vivre et d'être
bienfaisant. Ses disciples, à tout le moins ceux qui
ne considèrent point que le positivisme dispense
d'être intelligents, partagent celte large compré-
hension. Et d'autant plus que la religion de l'huma-
nité n'a pas encore ses cadres, son sacerdoce, ses
institutions, ses temples, et ne sera pas en mesure,
avant longtemps, de les avoir.
La croissance sociale, par rapport à notre courte
existence, est très lente. Le positivisme religieux
exige donc de ses adeptes, présentement, un hé-
roïsme spirituel constant. Chacun doit édifier le
temple de l'humanité dans son propre cœur et, sans
autre abri, affronter la tempête.
Et cela est impossible notamment aux esprits qui
ont des dispositions bien moins à étendre les vérités
humaines qu'à embellir celles qui sont reçues. En-
tendons les poètes et les artistes, et les plus nobles.
C'est pourquoi un Ch. dePomairols, qui fut d'abord
r)8 UN MAÎTRE : AUGUSTE COMTE
positiviste, un Péguy, un Ernest Psichari, et A. Retté,
Claudel, Francis Jammes, Henri Ghéon, Gasquet,
tant d'autres, sont revenus au catholicisme. Là seu-
lement, ils ont tiré d'eux tout ce qu'ils pouvaient
donner. Il faut le génie d'un Dante pour intégrer
dans une œuvre d'art des émotions qui n'ont com-
mencé à pénétrer l'àme collective que depuis mille
ans. Sans doute, il y a aussi la littérature révolu-
tionnaire. Mais qu'on ne s'y trompe point : cela re-
monte encore plus loin, aux temps de la confuse
préhistoire. Encore que les talents d'expression ne
soient pas moindres, le tolstoïsme d'un Romain Rol-
land, le cocasse bergsonisme d'un Henri Bataille,
le romantisme dégénéré d'un Barbusse, quelles per-
nicieuses niaiseries ! C'est la nuit dans l'égout.
Il est donc tout naturel que les artistes ne vien-
nent pas au positivisme d'emblée, et même qu'ils s'y
opposent. Des concepts et des sentiments encore
tout intellectuels n'inspirent ou n'accordent point
l'inspiration avec les émotions populaires (1). N'ou-
blions point que le catholicisme n'a eu ses cathé-
drales, son art et sa philosophie que mille ans après
saint Paul.
Ce nonobstant, le théologisme préalable qu'exige
l'Église est une impossibilité irréductible pour beau*
(1) On m'objectera que Pascal et les jésuites, accordés là-
dessus, conseillent de faire les gestes de la foi. Mais non
pour l'acquérir: pour la retrouver. Il s'agit d'un réveil du
subconscient. Voici un fait caractéristique et qui intéressera
35 chiàtres. Chez quelques positivistes frappés d'aliéna-
tion mentale qu'il m'a été donné d'observer directement, la
régression intellectuelle consécutive s'est toujours mani-
festée par des accès de mysticisme théologique.
UNE DIRECTION î LE POSITIVISME 59
coup, et de plus en plus. Le catholicisme athée de
Jules Soury est une position absurde. Si je n'avais
approché rémouvante sincérité de cette âme bizarre
et malheureuse, bourrelée par un effroyable pessi-
misme, je dirais que ce ne peut être qu'une atti-
tude.
Comte écrivait à sa sœur Alix, fervente catho-
lique, le 26 janvier 1849 5 « Il existe déjà Un grand
nombre d'esprits, dans toutes les classes de la so-
ciété, pour lesquelles les croyances théologiqùes ont
perdu tout emprise, et cette classe tend à s'accroître
chaque jour. C'est là un fait évident, que personne
aujourd'hui ne saurait contester. Or mes travaux ne
s'adressent directement qu'à de tels esprits, pour
les tirer de la dangereuse anarchie qu'y produit la
chute des anciennes convictions que je m'efforce de
réparer en érigeant des convictions nouvelles... Car
enfin, faut-il donc que, par suite de l'impuissance
de la religion proprement dite sur de telles intelli-
gences, on les laisse dépourvues de toute culture
morale, et discipiinables seulement par les moyens
matériels? Ce ne serait pas plus prudent que chari-
table. Qu'on me laisse donc moraliser et discipliner
librement, parla saine philosophie, ceux qui ne lais-
sent plus aucune prise aux procédés théologiques. »
Dans une autre lettre à la même, il blâme tout
prosélytisme « indiscret ou déplacé, qui ne pourrait
être que nuisible ». Et il ajoute : « Dans la déplo-
rable anarchie où notre vie doit s'accomplir, chacun
n'a qu'une seule manière vraiment noble et heureuse
de tendre au triomphe légitime de ses propres prin-
cipes : c'est de remplacer des discussions stériles ou
dangereuses par une concurrence active et salutaire.
60 UN MAÎTRE ! AUGUSTE COMTE
Luttons donc à qui de nous deux éprouvera les meil-
leurs sentiments et pratiquera la meilleure conduite.
Que cette sainte émulation soit, pour chacun, la
seule manière de faire prévaloir les principes qui le
dirigent, et sur lesquels la discussion ne doit jamais
porter directement. »
Tant que les mécréants n'étaient que des libertins,
les vertus du théologisme n'en étaient que plus
manifestes. Mais il n'en est plus ainsi quand le
doute s'empare des plus nobles natures.
Moins une institution sociale peut le bien, plus
elle permet le mal. Elle cherche, dès lors, à se sou-
tenir par les éléments inférieurs toujours plus nom-
breux. On craint que l'Église en soit là. En tout cas,
son déclin s'accélère. On peut encore, dans les pe-
tites gazettes bigotes, calomnier Comte ; mais il est
flagrant que le pape n'a pu arrêter ni même atténuer
l'atroce carnage qui vient d'ensanglanter l'Europe.
Son implacable neutralité fut une abdication que
les circonstances lui imposaient. Il a conscience
quil ne canalise plus les forces brutes. Il sait qu'il
ne se maintient encore que par les puissances d'op-
pression et l'ignorance des masses. Et il convient
de le louer de s'appuyer sur ses seuls étais, car il
reste, malgré tout, la plus grande autorité morale.
Pour éviter surtout la périlleuse transition méta-
physique, Comte s'est efforcé de ménager un che-
min de velours entre le théologisme finissant et le
positivisme naissant. Aussi n'a-t-on pas manqué de
l'accuser de parodier le catholicisme, alors qu'il le
prolonge ou l'élève (1). Mais, pour les natures dé-
(1) De même, certains érudits, ignorants des méthodes
UNE DIRECTION '. LE POSITIVISME 61
biles, les difficultés sont plus grandes que ne l'ima-
ginait le robuste optimisme de Comte. Ceux qui,
délibérément, désertent l'Église ne vont point, sauf
exception, au positivisme, mais s'enlisent dans les
marécages métaphysiques. Et ils y sont entraînés
par un torrent d'insanités égocentriques qui, déjà, a
détruit et roulé dans ses flots dévastateurs les quais,
les balises et les écluses du spirituel, suprême régu-
lateur des forces matérielles.
positives et de la loi de filiation historique, ont pu accuser
le catholicisme d'avoir emprunté sa morale, ses rites, ses
symboles, et même l'essentiel de ses dogmes, au paga-
nisme.
DEUXIÈME PARTIE
LA DOCTRINE
I
La base dogmatique.
Le positivisme comprend tout ce que l'homme
peut percevoir, concevoir et prévoir. Il n'a d'autres»
limites que celles de la pensée disciplinée, rapportée
à Thumanité. « Positif » signifie donc, à la fois :
« réel, utile, certain, précis, organique, relatif et
même sympathique ».
Pour Comte, « le dogmatisme est l'état normal
de l'intelligence humaine ».
Les lois scientifiques les mieux démontrées, il ne
les considère point comme des vérités objectives
absolues, mais comme des vérités nécessaires à
notre théorique comme à notre pratique. Il en fait
la base dogmatique — indestructible — de sa doc-
trine. C'est pourquoi son disciple Pierre Laffitte di-
sait : « Ne voit-on pas qu'en voulant mettre ce degré
(
64 UN MAÎTRE : AUGUSTE COMTE
de précision dans la représentation de phénomènes
dont l'infinie complication nous échappera éternelle-
ment, nous risquons de perdre tout le bénéfice de
nos plus grandes découvertes scientifiques, qui con-
sistent .précisément dans l'institution de lois, c'est-à-
dire de formules mettant dans notre espril l'idée de
/ constance aux lieu et place de l'idée de variété, nous
rendant simple la vue d'un monde qui effraie l'esprit
par la multiplicité de ses détails, donnant enfin à
notre action une étendue d'autant plus grande
qu'elle embrasse des phénomènes plus nombreux.
Qu'on cite donc une loi dont on puisse dire qu'elle
reproduit fidèlement la réalité? Toutes ne sont-elles
point de simples approximations que l'on a modi-
fiées et améliorées incessamment, jusqu'au jour où
a pratique les a déclarées suffisantes et où nous
avons pu, d'après elles, prévoir l'avenir et pourvoir
à ses nécessités ? » Pierre Laffitte alla jusqu'aux
extrêmes conséquences de ce principe d'ordre intel-
lectuel en reprenant Regnault d'avoir corrigé la loi
de Mariotte « sans que la pratique l'exigeât ».
Des abstracteurs de quintessence comme Dur-
kheim ou des scientistes comme Le Dantec n'y
peuvent rien entendre. Le sens profond du positif
leur e^t étranger.
Définitivement, Cumte a tracé les limites de l'in-
telligence et indiqué les conditions constantes de
son plus grand développement et de sa fécondité.
« La philosophie, dit-il, reconnaît désormais,
comme règle fondamentale, que toute proposition
qui n'est pas strictement réductible à la simple énon-
ciation d'un fait, ou particulier ou générai, ne peut
offrir aucun sens réel et intelligible. Les principes
UNE DIRECTION I LE POSITIVISME 65
qu'elle emploie ne sont plus eux-mêmes que de vé-
ritables faits, seulement plus généraux et plus abs-
traits que ceux dont ils doivent former le lien. Quel
que soit d'ailleurs le mode, rationnel ou expérimental,
de procéder à leur découverte, c'est toujours de
leur conformité, directe ou indirecte, avec les phé-
nomènes observés que résulte exclusivement leur
efficacité scientifique. La pure imagination perd
alors irrévocablement son antique suprématie men-
tale et se subordonne nécessairement à l'observation,
de manière à constituer un état logique pleinement
normal... En un mot, la révolution fondamentale
qui caractérise la virilité de notre intelligence con-
siste essentiellement à substituer partout, à l'inac-
cessible détermination des causes proprement dites,
la simple recherche des lois, c'esL-à-dire des rela-
tions constantes qui existent entre les phénomènes
observés. »
Par la classification des sciences, la loi des trois
états, la distinction primordiale de l'abstrait et du
concret, du pratique et du théorique, le relativisme
fondamental, les principes de solidarité et de conti-
nuité sociales, Comte démontre la constance des
rapports d'où procède le développement scientifique,
philosophique et moral de l'humanité.
Sa classification d'après la complexité croissante
et la généralité décroissante de l'objet propre à
chaque science signale à la fois la dépendance et
l'autonomie de chacune des sciences par rapport à
celle, plus simple, qui la précède. Soit: la mathéma-
tique, l'astronomie, la physique, la chimie, la bio-
logie, la sociologie, enfin la morale. Ainsi, dès
l'abord, le matérialisme se trouve écarté, qui se ré-
66 UN MAO-RE : AUGUSTE COMTE
duit en somme à définir le plus par le moins, le su-
périeur par l'inférieur, notamment la sociologie par
la biologie ou, plus vicieusement encore, comme
les socialistes, le tout par la partie, la morale par
l'économique.
En fondant la sociologie, seule susceptible d'une
« véritable universalité », Comte a complété sa
coordination des sciences. Car « la progression or-
ganique en général ne peut bien se définir que
quand on connaît le dernier terme ». L'unité philo-
sophique exige « l'entière prépondérance normale
de l'un des éléments spéculatifs sur tous les autres »,
et cette prépondérance « n'a jamais pu appartenir
qu'au premier ou au dernier des six éléments philo-
sophiques ». C'est pourquoi il nous faut choisir
« entre les deux marches contraires de notre esprit,
l'une mathématique et l'autre sociologique ». La
première, qui vise à l'objectif, ne peut réaliser
l'unité. La synthèse subjective seule est possible et
totale. Car elle est « la réaction de la dernière
science, celle de l'homme et de la société, sur les
sciences qui en sont les préliminaires ».
On voit que le germe de toute la synthèse subjec-
tive est déjà levé dans le Cours de- philosophie, comme,
d'ailleurs, dans les premiers opuscules de jeunesse.
Comte a toujours suivi la même ligne. Ce sont les
disciples infidèles qui ont dévié ou n'ont pas compris.
De même, quand Stuart Mill reproche à Comte, en
outre, ce vice intellectuel « français » de systéma-
tiser, « 11 est clair, comme lui répond Fouillée, que
la systématisation est l'œuvre même de la philoso-
phie. » Il n'est même aucune démarche de la pensée
ou de l'acte qui n'exige au préalable une systématisa-
UNE DIRECTION : LE POSITIVISME 67
tion quelconque. Récemment encore, M. Fr. Paulhan
a soutenu avec de fortes raisons que nous sentons,
agissons et pensons par système.
D'abord, Comte avait fait de la morale une sec-
tion de la sociologie. En 1848, poursuivant l'éla-
boration de la synthèse subjective, il reconnut qu'il
devait en faire une science détachée. « La sociologie
étudie la structure et l'évolution des êtres collectifs
formés par l'homme. La morale étudie, au contraire,
l'homme individuel en tant que développé pour et
par les êtres collectifs : famille, patrie, humanité. »
Elle est donc à la fois la plus complexe et la moins
générale des sciences, ce qui la place au sommet de
la hiérarchie.
Dans sa Philosophie première, en deux volumes,
Pierre Laffitte(i) a enseigné les quinze grandes lois
générales de l'entendement énumérées ainsi par
Comte :
Tableau des quinze grandes lois de philosophie
première ou principes universels sur les-
quels repose le dogme positif :
Premier groupe, Autant objectif que subjectif.
1. Former l'hypothèse la plus simple et la plus sym-
pathique que comporte l'ensemble des renseignements
â représenter.
2. Concevoir comme immuables les lois quelconques,
qui régissent les êtres d'après les événements.
3. Les modifications quelconques de l'ordre uni*
(1) On doit aussi à cet érninent disciple l'étude des Grands
types de Vhumanité et divers opuscules qu'on trouve à la
Librairie-Bibliothèque Auguste-Comte, 16, rue Saint-Séverin.
68 UN MAÎTRE .' AUGUSTE COMTE
versel sont bornées à l'intensité des phénomènes dont
l'arrangement demeure inaltérable.
Premier sous-groupe, Relatif à l'état statique
de l'entendement.
1. Subordonner les constructions subjectives aux
matériaux objectifs.
u2. Les images intérieures sont toujours moins vives
et moins nettes que les impressions extérieures.
3. Toute image normale doit être prépondérante sur
celles que l'agitation cérébrale fait simultanément
Deuxième sous-groupe, Relatif à l'effort dynamique
de l'entendement.
\. Chaque entendement présente la succession de
trois états : fictif, abstrait, et positif, envers les con-
ceptions quelconques, avec une vitesse proportionnée
à la généralité des phénomènes correspondants.
2. L'activité est d'abord conquérante, puis défensive,
et enfin industrielle.
3. La sociabilité est d'abord domestique, puis ci-
vique, et enfin universelle, suivant la nature propre à
chacun des trois instincts sympathiques.
Troisième groupe, Essentiellement objectif.
PREMIER SOUS-GROUPE
1. Tout état statique ou dynamique tend à persister
spontanément sans aucune altération, en résistant aux
perturbations extérieures (Kepler).
2. Un système quelconque maintient sa constitution
active ou passive, quand ses éléments éprouvent des
mutations simultanées, pourvu qu'elles soient exacte-
ment communes (Galilée).
UNE DIRECTION : LE POSITIVISME 69
3. Il y a toujours équivalence entre la réaction et
l'action, si leur intensité est mesurée, conformément
à la nature de chaque conflit (Huyghens, Newton).
DEUXIÈME SOUS-GROUPE
i. Subordonner toujours la théorie du mouvement à
celle de l'existence, en concevant tout progrès comme
le développement de l'ordre correspondant, dont les
conditions quelconques régissent les mutations qui
constituent l'évolution.
2. Tout classement positif doit procéder d'après la
généralité croissante ou décroissante, tant subjective
qu'objective.
3. Tout intermédiaire doit être normalement subor-
donné aux deux extrêmes, dont il opère la liaison.
Pour éclaircir l'insuffisant résumé qui précède, il
convient aussi d'avoir sous les yeux le tableau défi-
nitif, également dressé par Comte, delà philosophie
seconde.
Division historique.
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UNE DIRECTION : LE POSITIVISME 7l
II
La sociologie.
Dans la Mission sociale de la philosophie positive,
Hector Denis a fait cette judicieuse remarque :
« Toutes les sciences préparent à la science so-
ciale : mais il faut faire un pas de plus encore et
dire : toutes les sciences sont les éléments d'une science
unique, celle de V humanité. En les coordonnant, on
dirige réellement toutes les forces mentales déli-
vrées du tourment de l'absolu vers la connaissance
et l'amélioration de la société. Quand on se place au
sommet de cet édifice des connaissances humaines,
dans la science sociale, qu'en embrassant un à un
les éléments qui concourent à la former, on redes-
cend de degré en degré jusqu'aux limites du savoir,
jusqu'aux propriétés les plus générales de la ma-
tière, on est frappé de la simplicité, de la grandeur
et de la fécondité de cette partie maîtresse de
l'œuvre d'Auguste Comte. »
Le sommet de la philosophie positive est donc la
sociologie. Comte a défini son objet et fixé la mé-
thode de filiation qui lui est propre. « On ne peut
bien apprécier ce qui est sans le rattacher d'une part
à ce qui a été, d'une autre à ce qui sera. » L'his-
toire est « le préambule nécessaire de la vraie science
sociale ». Et un disciple, le docteur C. Hillemand
dira justement de ce Maître incomparable : « Il est le
premier historien qui sache introduire le pointde vue
relatif en histoire et reconnaître que tous les modes de
i2 UN MAITRE *. AUGUSTE COMTE
penser, non seulement les théories propres à chaque
science, mais encore les croyances religieuses les
plus contraires à nos connaissances actuelles, ont
représenté, pour .l'époque où elles furent conçues,
les moins imparfaites approximations possibles de
la réalité des choses. »
Mais il y a aussi le projet de l'avenir. Là surtout,
il n'y a de motif supérieur de savoir que « pour
prévoir afin de pourvoir ».
A. Comte discernera donc, dans le social, la sta-
tique de la dynamique, plus exactement de la ciné-
matique, ce qui est modifiable de ce qui ne l'est
point. De même que pour la connaissance, il déter-
mine les limites de l'action. Des esprits superficiels,
incapables de comprendre que cette détermination
est le propos de toute philosophie, en ont fait grief à
Comte. Il n'y a que la démence qui n'accepte point
de bornes. Dira-t-on que celles-ci restreignent trop
le champ de la pensée, de l'action et du sentiment?
Mais un génie incomparable comme Comte n'a pas
eu trop d'un immense labeur ininterrompu (sauf
de 1826 à 1828 par la maladie) de quarante ans pour
le parcourir. Ceux qui ont l'outrecuidance de cher-
cher des voies nouvelles ne peuvent, hors de l'hu-
main, que divaguer.
Nous ne pouvons connaître que les rapports con-
stants des choses. Pour être efficaces, toutes nos re-
cherches doivent porter là seulement. De même,
dans le social, nous ne pouvons agir que sur l'in-
tensité des phénomènes statiques, « dont l'arrange-
ment demeure inaltérable », et l'allure des phéno-
mènes cinématiques : voilà la sagesse apaisante, uni-
fiante qui nous confère le maximum de lumière et de
tJNE DIRECTION ! LE POSITIVISME 73
force, et nous préserve des aberrations révolution-
naires.
Gomme l'avait établi Broussais en biologie, Comte
nous enseigne que « le phénomène modificateur est
toujours de même nature que le phénomène modifié » ,
Au surplus, la modilieabililé n'est jamais que sub-
jective, par rapporta l'homme.
Enfin, le positivisme « dispose à développer les
conséquences au lieu de discuter les principes ».
Quand on aura enfin admis que la nature est le roc
de fatalité contre lequel se fracassent toutes les agi-
tations des orgueilleuses révoltes, l'action sociale
obtiendra toute son efficacité. Car c'est là notre part
de liberté, où peuvent s'exercer l'héroïsme, le génie
et la sainteté. 11 n'est que de l'ordonner.
On n'octroie tout son pouvoir à l'action qu'en
« améliorant l'agent ». C'est pourquoi l'éducation
sera toujours « le premier des arts ». Pour Comte,
c l'ordre constitue sans cesse la condition fondamen-
tale du progrès ; et, réciproquement, le progrès de-
vient le but nécessaire de l'ordre ». La devise poli-
tique du positivisme sera donc : Ordre et progrès,
c'est-à-dire liaison et extension, car extension sans
liaison, c'est dispersion. « Tout ordre réel est spon-
tanément modifiable d'après son propre exercice. »
Et d'autant plus que les phénomènes sont plus com-
pliqués. Les relations sociales sont donc les plus
modifiables. Pourtant, notre intervention pour les
maintenir ou les améliorer reste stérile, sinon no-
cive, quant aux lois. La soumission à ces lois infran-
gibles est la base universelle et permanente du per-
fectionnement physique, biologique, social et moral.
« Toute notre sagesse théorique et pratique consiste
6
/4 UN MAITRE ! AUGUSTE COMTE
à profiter de la subordination naturelle des phéno-
mènes les plus nobles envers les plus grossiers pour
instituer Je perfectionnement universel en augmen-
tant la consistance des uns et la dignité des autres. »
Voilà le style de Comte : il est dénué d'ornements
et d'élégance ; mais sur ces cinq lignes on peut
méditer pendant des mois.
Ainsi. 1 Tordre le plus noble dépend du plus
grossier : c'est la loi la plus universelle ; 2° la soli-
darité se subordonne à la continuité : c'est la loi so-
ciologique la plus générale. « Toute la synthèse
dogmatique, conclut Comte, est essentiellement ré-
ductible au simple développement de ces deux prin-
cipes corrélatifs. » Cette assise inébranlable nous
préservera dorénavant « des divagations analyti-
ques », et, là-dessus, nous pourrons construire.
Ou plutôt a conserver pour améliorer », car il ne
faut pas oublier que « l'ordre artificiel consiste tou-
jours à consolider et améliorer l'ordre naturel ».
La sociologie substitue le point de vue social au
point de vue individuel. A la notion métaphysique
de droit, virulent ferment de toutes les convoitises,
de toutes les haines de l'envie, fomentatrice de
tous les conflits, succède désormais la notion paci-
fiante et unifiante, positive, de devoir.
Nous naissons chargés d'obligations de toute
espèce, envers nos prédécesseurs, nos successeurs
et nos contemporains, dit Comte. Elles ne font en-
suite que se développer ou s'accumuler, avant que
nous puissions rendre aucun service. Sur quel fon-
dement humain pourrait donc s'asseoir l'idée de
droit qui supposerait raisonnablement une efficacité
préalable ? Quels que puissent être nos efforts, la
UNE DIRECTION : LE POSITIVISME 75
plus longue vie bien employée ne nous permettra
jamais de rendre qu'une portion imperceptible de ce
que nous avons reçu. Ce ne serait pourtant qu'après
une restitution complète que nous serions digne-
ment autorisés à réclamer la réciprocité de nouveaux
services. Tout droit humain est donc absurde autant
qu'immoral. »
Le « droit » est aussi « immoral et anarchique »
en politique que la « cause » est irrationnelle et so-
phistique « en philosophie ». « Chacun a des devoirs,
et envers tous, mais personne n'a aucun droit pro-
prement dit. Les justes garanties individuelles ré-
sultent seulement de cette universelle réciprocité
d'obligations qui reproduit l'équivalent moral des
droits antérieurs sans offrir leurs graves dangers
politiques. En d'autres termes, nul ne possède plus
d'autre droit que celui de toujours faire son de-
voir. »
Ainsi la principale démarche de la politique posi-
tive consiste à substituer partout des devoirs aux
droits, comme celle de la philosophie est de substi-
tuer les lois aux causes, « d'après l'élimination radi-
cale des volontés arbitraires, afin que le relatif
remplace l'absolu ». Et dans une lettre à Pierre Laf-
fitte, Comte donnait cette définition positive du de-
voir : « l'accomplissement d'une fonction par un
organe libre et intelligent ».
Sous le régime positif, « tout digne citoyen de-
vient donc un fonctionnaire social, exerçant à la l'ois
un office spécial et une sage participation à l'éco-
nomie générale. Confiance et responsabilité consti-
tuent toujours la double condition du service
humain, où l'indépendance et le concours se conci-
76 UN MAÎTRE ! AUGUSTE COMTE
lient radicalement. La puissance et la richesse étant
constamment rapportées à leur destination sociale,
leur concentration personnelle et leur juste invio-
labilité sont aussitôt reconnues indispensables à leur
efficacité civique, où de grands devoirs exigent de
grandes forces. C'est ainsi que l'universelle prépon-
dérance du point de vue humain ennoblit et conso-
lide à la fois l'obéissance et le commandement ».
On le voit, pour Comte, l'individu n'est qu'une
abstraction, il n'y a de réels que les êtres collectifs,
la famille, la patrie, l'humanité. « Un système quel-
conque ne peut être formé que d'éléments semblables
à lui et seulement moindres. Une société n'est donc
pas plus décomposable en individus qu'une surface
géométrique ne l'est en lignes ou une ligne en
points. » L'unité sociale la plus simple, c'est la fa-
mille.
La théorie métaphysique du moi n'étreint qu'un
fantôme.
III
La psychologie positive.
La psychologie tenant de la biologie, de la socio-
logie et de la morale ne pouvait être déterminée et
classée. Aussi était-ce un lieu commun, naguère, de
dénoncer cette « lacune » du positivisme.
On en icvient. Des thèses ont été soutenues sur
l'importance de la psychologie dans le positi-
visme.
La vérité, c'est que Comte fait remarquer qu'en
UNE DIRECTION : LE POSITIVISME 77
voulant abstraire le psychique du vital, du social ou
du moral, on arrache ses racines, on le dénature.
« L'esprit est devenu le sujet à peu près exclusif
des spéculations, dit-il; les facultés affectives ont
été presque entièrement négligées et subordonnées
à l'intelligence. » Et c'est « l'inverse de la réalité ».
Il ajoute : « L'expérience montre que les affections,
les penchants, les passions constituent les princi-
paux mobiles de la vie humaine. Il est même cer-
tain que les penchants les moins nobles, les plus
animaux, sont habituellement les plus énergiques et,
par suite, les plus influents. » On reconnaîtra ici,
et épars dans l'œuvre entière, l'essentiel de quelques
théories récentes et célèbres, notamment la psycho-
physiologie de Wundt et T. Ribot, la psychosocio-
logie de Tarde et Roberty (1), la psychanalyse de
Freud, voire l'intuitionnisme.
A. Fouillée reconnaît que « A. Comte lui-même,
tout en attaquant (?) la psychologie, lui a rendu maint
service ». Et d'abord, précisément, celui de ne pas
la tronquer.
Comte est un profond psychologue. Son tableau
cérébral suffirait à en témoigner. Ce tableau répartit
en trois groupes les fonctions cérébrales élémen-
taires : cœur, esprit et caractère : « le cœur pousse,
l'esprit éclaire, le caractère réalise ». Le cœur com-
prend les penchants ou sentiments qui sont : i° per-
(1) Victime du bolchevisme avant la lettre, E. de Roberty
a été assassiné dans ses terres, en Russie, au début de la
guerre. C'était un esprit alerte et vigoureux. Mais son hy-
perpositivisme verse trop souvent dans une fumeuse mys-
tagogie. Il y a danger, même pour les plus fortes intelli-
gences généralisatrices, à vouloir dépasser Comte.
78 UN MAÎTRE : AUGUSTE COMTE
sonnels ou égoïstes (intérêt, ambition) ; 2° sociaux
ou altruistes attachement, vénération, bonté). L'es-
prit comprend la conception (contemplation con-
crète et abstraite et méditation inductive et déduc-
tive i et l'expression. Le caractère comprend le cou-
rage (initiative), la prudence et la fermeté. Enfin,
les fonctions composées du cerveau consistent dans
la combinaison d'un ou de plusieurs penchants avec
une conception (avarice, amour, patriotisme, etc.).
D'autre part, M. Grimanelli a fait judicieusement
remarquer que sur iesquinzeloisgénérales del'enten-
dement, il en est au moins six qui sont des lois psy-
chologiques. Enfin, la mort seule a empêché Comte
d'écrire les traités de psychologie théorique et de
psychologie pratique ou éducative que devaient être
le deuxième et le troisième volume de la Synthèse
subjective. Mais il en a laissé le plan. Voici le pre-
mier :
MORALE THEORIQUE INSTITUANT LES CONNAISSANCES
DE LA NATURE HUMAINE
Introduction. Philosophie première, philosophie se-
conde, morale théorique.
I. Théorie cérébrale (fonctions intérieures, fonctions
ex'érieures, innervations).
II. Théorie du Grand Être (famille, patrie, huma-
nité).
III. Théorie de l'unité (union, unité, continuité).
IV. Théorie vitale (existence, sanlé, maladie).
V. Théorie du sentiment (personnalité, sociabilité,
moralité).
VI. Théorie de l'intelligence (raison abstraite, rai-
son concrète, harmonie morale).
UNE DIRECTION '. LE POSITIVISME 79
VII. Théorie de l'activité (pratique, philosophie,
poétique).
Conclusion : Synthèse, sympathie, religion.
Le second : plan de la morale pratique insti-
tuant LE PERFECTIONNEMENT DE LA NATURE HUMAINE,
indique les modes d'éducation propres à chacun des
âges de l'existence humaine, consacrés par les sa-
crements.
Il est certain que Comte n'admet point la pensée
se regardant penser, ni l'intellect sans organe. S'il
retient de Gall ce qu'en effet il en faut retenir, il ne
localise point les facultés spéciales et il n'absorbe
point l'esprit dans la matière. Au contraire, nul
n'a mieux souligné les répercussions du moral
sur le physique, celles des sentiments sur l'intelli-
gence et de la socialité sur la personnalité. Il ne
verse donc ni dans l'ontologisme transcendant, ni
dans l'empirisme matérialiste. La loi des trois états
est une puissante projection de psychologie histo-
rique.
IV
La loi des trois états.
« L'esprit humain, dit Comte, par sa nature, em-
ploie successivement, dans chacune de ses recher-
ches, trois méthodes de philosopher dont le carac-
tère est essentiellement différent, et même opposé ;
d'abord la méthode théologique, ensuite la méthode
métaphysique et enfin la méthode positive. De là
trois sortes de philosophies sur l'ensemble des plié-
80 un maître : AUGUSTE comte
noraènes, qui s'excluent mutuellement. La première
est le point de départ nécessaire de l'intelligence
humaine, la troisième son état fixe et définitif, la
seconde est uniquement destinée à servir de transi-
tion. »
Les trois états sont dénommés aussi : fictif, abs-
trait, scientifique, et le premier comporte trois
stades : fétichisme, polythéisme, monothéisme.
L'évolution des concepts conditionnant la marche
de l'humanité, c'est la loi fondamentale de la dyna~
mique sociale. Elle a été violemment attaquée. Elle
l'est de moins en moins, et par des objections sans
valeur philosophique. La plus sérieuse est celle que
Huxley et Renouvier ont émise et que vient de re-
prendre pour son compte, croyant l'avoir découverte
au fond de ses cornues, un éminent chimiste, c'est-
à-dire un piètre philosophe, M. G. Urbain: « Je
suppose, déclare-t-il en toute ingénuité, que le sau-
vage, qui pouvait traverser la rivière à pied sec
lorsqu'elle était gelée, se rendait compte qu'un froid
vif conditionnait le phénomène. S'il est certain qu'il
rapportait le froid à quelque idée théologique, il est
probable qu'il rapportait au froid la congélation de
la rivière, et n'était pas ainsi complètement dé-
pourvu d'idées positives. Les idées théologiques,
métaphysiques et positives se sont superposées de
tout temps dans l'esprit des hommes. »
Mais Comte n'a jamais dit le contraire — qui est
absurde. Il sait si bien que les trois états coexistent
et coexisteront toujours qu'il incorpore le fétichisme
môme à la religion positive. La loi des trois états
désigne seulement la prédominance des méthodes
c\ (l<'s directions dans chacune des disciplines suc-
UNE DIRECTION : LE POSITIVISME 81
cessives et dans chaque propension de la pensée et
de l'action.
« La philosophie théologique, dit Comte, même
dans notre première enfance, individuelle ou sociale,
n'a jamais pu être universelle ; c'est-à-dire que, pour
les ordres quelconques de phénomènes, les faits les
plus simples et les plus communs ont toujours été
regardés comme essentiellement assujettis à des
lois naturelles, au lieu d'être attribués à l'arbitraire
volonté des agents surnaturels... Le germe élémen-
taire de la philosophie positive est certainement
tout aussi primitif au fond que celui de la philo-
sophie théologique elle-même, quoiqu'il n'ait pu se
développer que beaucoup plus tard. » Rien dans la
vie humaine ne pouvant se créer ni se détruire vrai-
ment, il s'agit donc seulement, indéfiniment, d'une
évolution et d'une involution graduelles : « L'essor
final de l'esprit positif deviendrait scientifiquement
incompréhensible si, dès l'origine, on n'en conce-
vait, à tous égards, les rudiments nécessaires. »
Le relativisme et les limites de la
connaissance objective.
Après Renouvier, Alfred Fouillée en veut au posi-
tivisme de ne s'être pas égaré dans l'épistémologie
métaphysique et de rester positif, entendons de
n'avoir pas fourni une théorie de la connaissance,
une théorie de la réalité, etc. . . Mais que sont devenues
82 UN MAÎTRE : AUGUSTE COMTE
ou deviendront tant de subtiles spéculations sur les
origines et les fins, l'être en soi, les entités, le libre-
arbitre, les idées-forces de Fouillée, l'objectivisme
absolu de Durkheim, etc. ?... Tous ces doctes bavar-
dages passent, le bon sens positif demeure et s'in-
filtre.
« Tout ce qui est un éternel sujet de discussion,
a dit Voltaire, est forcément pour nous d'une inuti-
lité éternelle. » Et Diderot accentue : « Je considère
avec Spinoza toute méditation sur l'au-delà et sur
la mort comme inutile, vaine et déprimante. » Le
positivisme s'en tient à cette sage résignation. Sa
théorie de la connaissance lui est propre, elle est
positive, entendons historique et sociale.
Des scientistes, que l'éclat des allumettes qu'ils
frottent dans leurs cryptes éblouissent jusqu'à l'aveu-
glement, s'imaginent que des vues plus ou moins ingé-
nieuses sur la composition de la matière, la nature de
l'énergie, la conception du temps, ou moins encore, la
découverte d'un corps nouveau, remettent en ques-
tion la définitive synthèse positive. Comte ne s'est
pas préoccupé de savoir si la locomotive qui mène le
train serait alimentée par le bois, la houille, l'élec-
tricité ou le mazout. Il a construit la machine, il a
posé les rails et, par là, il a tracé la route. Les
techniciens qui perfectionnent la machine ont leur
utilité; mais à la condition expresse de ne pas dé-
railler.
D'autres, qui s'acharnent à des recherches imbé-
ciles, soutiennent qu'ils découvrent ainsi, parfois,
des applications heureuses. S'il est vrai, il est indu-
bitable que ces découvertes ou d'autres, plus fé-
condes, eussent été faites aussi bien si le travail de
UNE DIRECTION '. LE POSITIVISME 83
laboratoire était organisé pour le service humain.
Mais, de toute façon, l'ordre spirituel importe beau-
coup plus. Mieux aurait valu, par exemple, que tant
d'inventions, qui ont rendu la guerre si meurtrière,
eussent attendu des temps moins anarchiques; ou
encore que la connaissance de la composition chi-
mique des étoiles ait été quelque peu différée, mais
que les grandes lois de la sociologie statique et même
cinématique fussent moins ignorées ou moins mé-
connues.
« La foi positive expose directement les lois effec-
tives des divers phénomènes observables, dit
A. Comte, tant intérieurs qu'extérieurs, c'est-à-dire
leurs relations constantes de succession et de simi-
litude, qui nous permettent de les prévoir les uns
d'après les autres. Elle écarte, oomme radicalement
inaccessible et profondément oiseuse, toute re-
cherche sur les causes proprement dites, premières
ou finales, des événements quelconques. Dans ces
conceptions théoriques, elle explique toujours com-
ment et jamais pourquoi. Mais, quand elle indique
les moyens de diriger notre activité, elle fait, au
contraire, prévaloir constamment la considération
du but, puisqu'alors l'effet pratique émane certaine-
ment d'une volonté intelligente. »
D'autre part, « la destination pratique de la systé-
matisation subjective détermine sa nature théo-
rique ».
Comte a délimité la sphère de l'activité, de la
sensibilité et de l'intelligence humaines. C'est tout
l'humain. Et donc tout le social. Loin de restreindre
la puissance humaine, cette sage humilité élargit
l'intelligence, avive la sensibilité et surexcite l'éner-
84 ON MAÎTRE : AUGUSTE COMTE
gie. Peut-être y a-t-il autre chose. Et si l'angoisse
métaphysique est vraiment une maladie morale,
peut-être est-elle incurable. Mais on en peut dire
autant, pour le social, du crime et du suicide. Raison
de plus pour observer la rigoureuse hygiène que
nous prescrit Comte. Jamais les jeux de l'imagination
débridée ne sont aussi néfastes qu'aux époques
troublées. L'humain est peu de chose, dites-vous?
Eh bien ! emplissez-le d'abord. Jusqu'ici un Comte
seul y est parvenu. S'il surgit un génie plus puis-
sant qui prolonge la route, ce ne sera qu'en partant
de Comte, comme lui-même est parti d'Aristote et
de saint Paul.
VI
Du relativisme à la méthode subjective.
Le positivisme, suivant le conseil de Vauvenar-
gues, regarde « humainement les choses ». Enten-
dons, en ayant pleinement conscience de les regarder
humainement. Car, au vrai, nous ne pouvons les voir
qu'avec nos yeux, nos sens d'homme social. Le théo-
logisme, qu'il soit fétichiste, païen, juif ou chrétien,
ne peut se dégager de l'anthropomorphisme. La plus
nébuleuse métaphysique se condense en égocen-
trisme. « A parler strictement, dit Comte, il n'y a
point de phénomène dans notre expérience qui ne
soit humain au sens le plus vrai, et cela non seule-
ment parce que c'est l'homme qui en prend connais-
sance, mais aussi parce que, d'un point de vue pu-
rement objectif, l'homme résume en lui toutes les
lois du monde, comme les anciens l'ont bien senti. »
UNE DIRECTION : LE POSITIVISME 85
L'essence de l'être est insaisissable à notre entende-
ment. Nous ne percevons que des phénomènes,
c'est-à-dire l'aspect des choses et leurs enchaîne-
ments. C'est ce processus régulier que nous appelons
des lois. Il n'importe, d'ailleurs, que de généraliser
pour abstraire cette constance de la variété instable
et confuse. C'est la tâche de la véritable science. On
l'a dit : il n'est de science que du général.
« Une carrière n'est pas un édifice. » La science
n'est pas l'accumulation désordonnée des matériaux
ou l'érudition stérile. Les « manœuvres de labora-
toire » et les « confectionneurs de mémoires » s'en
font accroire.
Les sciences ont une fonction, et c'est de servir;
une destination, et c'est de prévoir. La prévision
nous permet de pourvoir. Là se borne la mission des
savants. Pour animer l'homme, il faut autre chose.
« Il n'existe qu'une seule science, dit Comte, celle
de Thumanité, envers laquelle toutes les auties
études réelles ne constituent que les préambules
indispensables, dont la spécialité actuelle ne peut
être corrigée que par cette destination continue. »
C'est ici que la synthèse unifiante se complète. Le
Cours n'a été qu'un « préambule ».
Certes, on l'a vu, il n'y a plus à ergoter sur la pré-
tendue antinomie des deux méthodes et la dualité
de l'œuvre comtiste. Le Cours expose déjà l'utilité
logique des hypothèses, l'importance des besoins
esthétiques et religieux de l'idéalité et annonce sans
ambiguïté la synthèse subjective dont la sociologie
posera les assises. « Notre constitution logique, dit
Comte, ne saurait être complète et durable que par
une intime combinaison des deux méthodes. »
86 UN MAÎTRE ! AUGUSTE COMTE
Au surplus, la logique subjective ne consiste point,
comme atlectait de le supposer Littré, dans le débri-
dement de l'imagination. Il s'agit essentiellement de
régler l'activité en systématisant le point de vue
humain; mais en s'appuyant toujours sur la base
objective. La classification des sciences implique ce
primat de la sociologie et plus parfaitement de la
morale dans tous les ordres de la connaissance.
L'unité réelle n'est pas l'unité logique.
Auguste Comte définit la logique positive: « Le
concours moral des sentiments, des images et des
signes, pour nous inspirer les conceptions qui con-
viennent à nos besoins moraux, intellectuels et phy-
siques. » Sa formule générale est donc : « Induire
pour déduire, afin de construire. » Ou encore :
" Abstraire pour généraliser, afin de systématiser. »
C'est d'après une systématisation d'ensemble que
le but peut être nettement fixé, cependant que les
forces qui y concourent sont reconnues et leur con-
vergence organisée. « Quand on renonce franche-
ment à l'absolu, on sent que, pour nous, la vérité
consiste toujours à établir une suffisante harmonie
entre nos conceptions subjectives et nos impressions
objectives, en subordonnant d'ailleurs un tel équi-
libre à l'ensemble de nos besoins privés et publics. »
Ainsi, les moyens seront toujours subordonnés au
but. « Toute la philosophie consiste à constituer une
harmonie durable entre l'abstrait et le concret. »
Aussi nos spéculations systématiques ne doivent-
elles pas avoir d'autre fin que de « consolider, autant
que possible, l'unité spontanée de notre entende-
ment, en constituant la continuité et l'homogénéité
de nos diverses conceptions, de manière à satisfaire
UNE DIRECTION ! LE POSITIVISME 87
également aux exigences simultanées de l'ordre et
du progrès, en nous faisant retrouver la constance
au milieu de la variété ». Entendons : la loi, dont la
découverte et même la seule recherche nous délivrent
de l'obsession — aussi contraire à notre propre équi-
libre mental qu'à l'ordre social — des causes pre-
mières.
« Tous les sophismes de l'orgueil ne sauraient
empêcher l'esprit positif de reconnaître que toute
révolte émane des impulsions personnelles. Il faut
aspirer à l'unité sympathique pour apprécier la di-
gnité de la soumission, comme principale base du
perfectionnement moral. »
Le positivisme dissipe à jamais l'absurde croyance
à l'infaillibilité de la raison individuelle qui provo-
qua la funeste insurrection des vivants contre les
morts, de l'un contre tous, et dont sourdent les nom-
breux courants de l'égocentrisme dissolvant.
Pas de vérité en dehors de l'humain. Pas de dia-
lectique ni de symboles qui puissent saisir le vrai
absolu et constituer l'unité réelle. Pas de raisonne-
ments, de littérature ou d'éloquence qui puissent
l'évoquer. L'ordre spirituel ne peut être institué que
si, avant tout, nous ne posons que les questions qui
seules comportent des solutions efficaces et per-
mettent des démonstrations. Autrement, rien n'ar-
rête les divagations. Tout est discuté. « Notre ten-
dance spontanée à former nos opinions d'après les
espérances ou les craintes résultées de nos désirs »
n'a plus de frein.
Récemment, M. Georges Aimel invitait les Fran-
çais à réapprendre à bien penser. Pour bien penser,
il faut, premièrement, se soumettre aux faits tels
88 UN MAÎTRE : AUGUSTE COMTE
qu'ils nous apparaissent dans leurs rapports con-
stants, puis s'évertuer à réaliser l'accord de notre
conduite synergique avec nos pensées synthétiques
et nos affections sympathiques. En un mot, il faut
èîre rallié et relié.
L'image qui l'évoque dans notre cerveau est indif-
férente : la vérité intelligible pour l'homme ne peut
être qu'humaine. C'est l'idée sociale qui meut l'en-
semble, qui oblige l'individu, soit par la persuasion,
soit par la contrainte, qui s'approfondit en instincts,
qui se dynamise en sentiments.
Notre existence ne prend un sens que si nous la
considérons comme vouée au perfectionnement uni-
versel, en élevant « au premier rang le perfectionne-
ment moral caractérisé surtout par la subordination
de la personnalité à la sociabilité ». C'est par là que
nous nous incorporons vraiment à l'humanité que
Comte définit : « l'ensemble des êtres passés, futurs
et présents qui concourent librement à perfectionner
l'ordre universel ».
VII
La synthèse subjective.
I est son relativisme positif qui a conduit Comte à
cette élaboration de la synthèse subjective. 11 n'en
est pas de plus complète et qui satisfasse mieux le
cœur et l'esprit, ni de plus exaltante pour toutes les
énergies altruistes. Il n'y a qu'à en aménager tou-
jours mieux les parties et — plus tard — à les embel-
lir.
UNE DIRECTION : LE POSITIVISME . 89
« La systématisation des sentiments humains est
la suite nécessaire de celle des idées et la base indis-
pensable de celle des institutions. » Pour régler les
pensées, les sentiments et les actes, il faut une syn-
thèse. Et d'autant plus complète que la société de-
vient plus complexe. « La religion est un consensus
normal pour l'âme équivalant à la santé pour le
corps.» La foi, c'est-à-dire la confiance, l'assenti-
ment, l'humilité, la grâce socialisante, est « la plus
grande vertu sociale ».
Comte ayant coordonné — et lui seul était en
mesure de le faire — l'ensemble des connaissances
humaines, il ne visera point à une unité objective
qu'il juge illusoire. Dès la première leçon de son
cours, il l'a déclaré : « Je crois que les moyens de
l'esprit humain sont trop faibles et l'univers trop
compliqué pour qu'une telle perfection scientifique
soit jamais à notre portée, et je pense, d'ailleurs,
qu'on se forme généralement une idée très exagérée
des avantages qui en résulteraient nécessairement,
si elle était possible... La philosophie positive serait
sans donte plus parfaite s'il pouvait en être ainsi.
Mais cette condition n'est nullement indispensable à
sa formation systématique, non plus qu'à la réalisa-
tion de ses grandes et heureuses conséquences. Il
n'est pas nécessaire que la doctrine soit une, il suf-
fit qu'elle soit homogène. »
Mais l'unité, précisément, fut l'aspiration con-
stante de l'humanité. « L'ordre est dans l'unité. »
Dans l'introduction de la Synthèse subjective, Comte
a formulé magnifiquement les trois données de l'é-
ternel et universel problème que n'avaient pu ré-
soudre les synthèses partielles — donc impuissantes
90 UN MAITRE : AUGUSTE COMTE
contrel'analysedissolvante — etprovisoires:« Subor-
donner le progrès à l'ordre, l'analyse à la synthèse
et l'égoïsme à l'altruisme : tels sont les trois énoncés,
pratique, théorique et moral, du problème humain,
dont la solution doit constituer une unité complète
et stable. Respectivement propre aux trois éléments
de notre nature, ces trois modes distincts de poser
une même question sont non seulement connexes,
mais équivalents, vu la dépendance mutuelle entre
l'activité, l'intelligence et le sentiment. Malgré leur
coïncidence nécessaire, le dernier énoncé surpasse
les deux autres comme étant seul relatif à la source
directe de la commune solution, car l'ordre suppose
l'amour, et la synthèse ne peut résulter que de la
sympathie; l'unité théorique et l'unité pratique sont
donc impossibles sans l'unité morale : ainsi la reli-
gion est aussi supérieure à la philosophie qu'à la
politique. Le problème humain peut finalement se
réduire à constituer l'harmonie affective, en dévelop-
pant l'altruisme et en comprimant l'égoïsme; dès
lors, le perfectionnement se subordonne à la conser-
vation et l'esprit de détail au génie d'ensemble. »
Ainsi, le positivisme, ne pouvant se compléter que
par la synthèse subjective, aboutit à la religion.
VIII
La religion positive.
« En lui-même, dit Comte, le nom de religion
indique l'état de complète unité qui distingue notre
UNE DIRECTION : LE POSITIVISME 91
existence, à la fois personnelle et sociale, quand
toutes ses parties, tant morales que physiques, con-
vergent habituellement vers une destination com-
mune. Ainsi ce terme équivaudrait au mot synthèse,
si celui-ci n'était point, non d'après sa propre struc-
ture, mais suivant un usage presque universel, limité
maintenant au seul domaine de l'esprit, tandis que
l'autre comprend l'ensemble des attributs humains.
La religion consiste donc à régler chaque nature
individuelle et à rallier toutes les individualités, ce
qui constitue seulement deux cas distincts d'un pro-
blème unique. »
Une religion comporte :
i° Un dogme, qui est une philosophie ayant pour
base une cosmogonie ; dans le positif, la coordination
du savoir.
2° Un culte, qui est un appel aux fatalités exté-
rieures et finalement, dans le positif, un effort col-
lectif de nous y adapter en nous améliorant.
3° Enfin, un régime, qui discipline nos actes en
s'inspirant des croyances propulsives. Dans le posi-
tif seulement, tout est rapporté à la réalité suprême
qu'est Thumanité.
Pour la religion de l'humanité, le dogme sera
donc la sociologie ; le culte, la sociolâtrie, c'est-à-
dire l'éducation de la bonté et de la beauté ; et le
régime, la sociocratie, c'est-à-dire Tordre pour le
progrès.
Exprimant l'humanité parvenue à la conscience
d'elle-même, « la doctrine positiviste ne pourrait
pas uevenir universelle si, malgré ses principes anti-
théologiques, son esprit relatif ne lui procurait né-
cessairement des affinités essentielles avec chaque
92 UN MAITRE ! AUGUSTE COMTE
croyance capable de diriger passagèrement une
partie quelconque de l'humanité ». Et donc, grâce
à ce large syncrétisme initial, aucun schisme, héré-
sie, fanatisme à redouter. Le positivisme admet l'er-
reur inévitable, qui souvent ramène à une vérité
plus profonde alors que les minuties de l'exactitude
des apparences égarent ; aussi les défaillances iné-
vitables del'égoïsme vital et l'ignorance inéluctable.
La lettre ne saurait étouffer l'esprit. Le Catéchisme
positiviste n'est pas un Koran. C'est une lumière qui
alimente et renouvelle la projection de notre propre
esprit toujours en marche.
S'il lisait et recommandait la lecture de Y Imitation
comme « un guide journalier pour étudier et per-
fectionner notre nature », jusqu'à ce que « le posi-
tivisme accomplisse, en invoquant l'humanité, la
synthèse morale et poétique ébauchée par le catho-
licisme au nom de Dieu », Comte se garde du quié-
tisme en plaçant toujours l'action et la pensée au-
dessus de la contemplation. Celle-ci doit surtout
« systématiser l'affection et Faction ». « Toute consis-
tance, dira-t-il encore, est interdite aux sentiments
qui ne sont point assistés par des convictions. » Pré-
voyant ses candides et incompréhensifs disciples
exotiques, il condamne donc « la dégénération
affective qui dispose à négliger les œuvres pour
ne cultiver que les inspirations ». Il ne nous prescrit
pas la dévotion, c'est-à-dire l'automatisme de
l'amour, l'attitude de la méditation ; mais le dé-
vouement actif.
Pas de foi sans culte, certes, et pas de culte sans
rite; mais, à l'heure présente, pour cette religion
qui doit devenir celle de « quiconque n'en peut plus
UNE DIRECTION : LE POSITIVISME 93
avoir d'autre », il n'est que l'action sociale. « Tra-
vailler, c'est prier », disaient les moines militants du
moyen âge.
Néanmoins, Comte est allé plus loin. Il a précisé,
intrépidement, les détails du culte* futur. Son génie
s'y est manifesté à l'égal de sa sainteté. Il a pu sus-
citer en lui l'extase d'une parfaite communion. Cela
lui est personnel. Toute autre tentative d'instaura-
tion du culte serait prématurée, artificielle, et sans
portée.
Le rite est la poésie du geste. Primitivement,
c'étaient des danses hiératiquement lascives. Mais il
faut, comme pour l'art, que l'idée exaltée par les
rites soit passée dans le subconscient, et sentimen-
talisée. C'était le cas pour Comte, qui avait vécu sa
doctrine dans les siècles, qui la vivait dans la pos-
térité la plus lointaine, dont l'existenee même repro-
duisait en raccourci l'évolution collective et se pro-
jetait dans l'avenir infini. Ce n'est pas le nôtre, sur-
tout à l'heure angoissante que nous vivons.
Il convient donc, en suivant respectueusement la
pensée profonde du Maître, de ne retenir de la reli-
gion de l'humanité que ce qu'en peuvent accepter
et ce qu'en exigent les pressantes nécessités de l'ac-
tion immédiate. Le surplus viendra par surcroît, —
du dedans. A vouloir forcer ses effusions et à se
croire obligé de considérer « les Pensées d'une fleur »
de Clotilde de Vaux comme un chef-d'œuvre de
poésie, on ridiculise Comte et son admirable doc-
trine. La niaiserie ne fortifie pas la vénération.
Il n'est d'unité que par l'altruisme. « Notre bonheur
et notre mérite consistent surtout, dit Comte, à
nous rapprocher autant que possible de cette unité
94 UN MAÎTRE t AUGUSTE COMTE
dont l'essor graduel constitue la mesure du vrai per-
fectionnement personnel ou social. » Seule, la puis-
sance d'aimer est infinie. George Eliot disait que
Comte a illuminé notre vie en lui donnant cette des-
tination nouvelle.
Dans une solide étude sur « la logique de l'hé-
roïsme », M. Jules de Gaultier remarquait que « la
volupté n'est pas dans les choses, mais dans le pou-
voir d'éprouver de la joie à l'occasion des choses ».
La culture systématique de la sympathie nous fera
trouver des joies indicibles dans le bonheur des
autres.
Parce qu'elle est la religion du bonheur humain,
la positivité est, fondamentalement, celle de la paix
et de la bonté. Non pas cette humanitairerie fratri-
cide et parricide des bas démagogues, ce pacifisme
ignoble des marchands ploutocrates qui incendient
le monde pour mieux écouler chez les sauvages ou
les bolchevistes leurs stocks de cotonnades, d'acier
ou de Bibles ; non pas cette bonté poussive, pas-
sive, négative, qui fuit devant le mal et l'encourage,
qui prend toujours, stupidement, le parti de l'hypo-
crisie ; mais l'humanisme qui unit, mais le paci-
fisme qui dissipe les brumes du droit, qui commence
d'abord par supprimer les guerres pour le droit, ci-
viles ou ethniques ; mais l'amour saint qui s'affirme,
qui fonce, qui se compromet éperdument, qui chasse
les vendeurs du temple avec une trique et refoule les
barbares avec le canon : l'amour actif et fécond de
Jeanne d'Arc, de Comte et de Foch, — de la France
universelle.
TROISIÈME PARTIE
LIMMENSE QUESTION DE L'ORDRE
ET SA SOLUTION POSITIVE
I
De la Grande Grise au Grand Chaos.
La théocratie eût établi l'ordre définitif dans les
civilisations naissantes si le régime des castes ne
s'opposait à tout développement. Le paganisme ci-
menta les remparts de la Cité avec du sang ; mais
la plus dure contrainte ne l'est pas assez contre la
corruption interne. Le christianisme n'attend rien
que de l'amour ; mais, par là, il exalte l'individu,
c'est-à-dire l'instinct, et se détourne de la raison so-
ciale. L'absurde pratique élective qui désagrège les
plus puissants Etats nous vient des catacombes ro-
maines. Tous les ferments de rébellion, de logo-
machie et de dévergondage sentimental sont dans
l'Évangile.
Le grand saint Paul en forma pourtant le catholi-
cisme. Et la merveilleuse floraison s'épanouit au
96 UN MAÎTRE *. AUGUSTE COMTE
moyen âge. La féodalité réalise la plus solide cohé-
sion et l'Église l'union la plus heureuse que l'huma-
nité ait connues jusqu'ici. Néanmoins, et bien que
saint Thomas d'Aquin renoue la pensée catholique
à la pensée païenne d'Aristote, il y manque l'unifica-
tion dans le temps et dans l'espace que l'absolu
théologique ne saurait atteindre.
Déjà, dans les controverses scolastiques, tous nos
conflits d'idées surgissent. Du réalisme de Duns
Scot naîtra la métaphysique dissolvante, et du no-
minalisme de. Roscelin et Abélard, le positivisme
reconstructif.
Puis, les légistes, la Réforme, le Parlement, la
courtisanerie, l'absolutisme temporel, saperont
l'harmonieux édifice des institutions féodales. En-
fin, la critique négative des encyclopédistes et l'ef-
fervescence révolutionnaire de la bourgeoisie am-
bitieuse provoqueront directement la Grande Crise.
Étape nécessaire peut-être, si les principes fonda-
mentaux de l'ancien régime étaient vraiment altérés
ou épuisés. Mais il ne fallait pas s'y attarder.
En passant à l'état chronique, l'anarchie devient
incurable et mortelle. Dès 1842, A. Comte annonçait
« le désastreux essor des grandes luttes intestines,
inhérentes à notre anarchie mentale et morale, entre
ouvriers et patrons, entre villes et campagnes ». Et
ce furent, en effet, février et juin 1848, la guerre de
1870-71, la Commune et enfin la conflagration
mondiale. Maintenant, dans la paix précaire qui
n'est qu'une lassitude de s'entretuer en masses,
nous entrons dans l'ère du Grand Chaos.
Écroulement tragique ! Ce n'est pas seulement le
passant qui s'effare et ne sait plus sur quel sol con-
UNE DIRECTION : LE POSITIVISME 97
sistant se poser, comment s'orienter : ce sont les
assises mêmes de la civilisation qui s'engloutissent
dans l'abîme, l'armature qui se rompt de toute
part, les institutions de soutènement qui s'effon-
drent ; ce sont toutes les barrières mulliséculaires
que la nécessité, la sagesse et l'expérience avaient
dressées devant l'instinct divergent et le vandalisme
impulsif qui sont emportées dans la tourmente.
L'expansion désordonnée de l'industrialisme, de
la technique, du machinisme assourdissait les aver-
tissements. La fiction de l'argent permettait de dila-
pider le capital de civilisation accumulé par l'effort
patient des siècles, et même le capital naturel
(houille, fer, pétrole, etc.) dont la disette commence
à se faire sentir et qui fera défaut, terriblement, à
nos descendants. Et ainsi, Ton accroissait les besoins
plus encore que les moyens de les satisfaire. Présen-
tement, la production même — à quoi furent sacri-
fiées la santé, la joie, la beauté — est enrayée par
les luttes de classe, la mystification monétaire,
l'agio. Nos cités de luxe et de plaisirs sont menacées
de famine.
C'est que, dans le social, les forces matérielles
deviennent explosives quand elles ne sont pas réglées
par des forces spirituelles.
S'il n'y a que jeux d'intérêts, alors ce sont les
plus forts qui l'emportent. Certes, d'abord, ceux-ci
doivent leur prépotence à la situation, à l'intelli-
gence, au savoir, à la ruse. C'est encore du social.
Mais la multitude, lasse d'être exploitée, se compte.
Ne l'a-t-on pas persuadée que mille valent plus que
dix? C'est la démocratie. C'est le nombre. C'est
aussi le plus bas, et qui ne connaît que la violence,
98 UN MAÎTRE ! AUGUSTE COMTE
L'argent le peut manœuvrer un moment en cor-
rompant les meneurs. Mais cela ne fait que retarder
la ruée des barbares. Quant à l'État, à supposer
qu'il pût avoir d'autres administrateurs et politiques
que les « réalistes » de qui le génie s'applique à ga-
gner une semaine et à durer un mois, comment
pourrait-il se réformer, s'améliorer, c'est-à-dire
réagir contre les deux principales forces dissol-
vantes , l'argent et le nombre, qui l'animent et dont
il dépend ?
La solution de l'immense question de Tordre est
spirituelle. Nul penseur ne l'a mieux vue sous tous
ses aspects, ni mieux montrée dans toutes ses con-
séquences que Comte.
« La grande crise politique et morale des sociétés
actuelles, dit-il, tient en dernière analyse à l'anarchie
intellectuelle. Notre mal le plus grave consiste, en
effet, dans celte divergence qui existe maintenant
entre tous les esprits relativement à toutes les
maximes fondamentales dont la fixité est la première
condition d'un véritable ordre social. Tant que les
intelligences individuelles n'auront pas adhéré, par
un sentiment unanime, à un certain nombre d'idées
générales capables de former une doctrine sociale
commune, on ne peut se dissimuler que l'état des
nations restera essentiellement révolutionnaire
malgré tous les palliatifs qui pourront être adoptés
et ne comportera réellement que des institutions
provisoires. »
C'est pourquoi, dans l'indicible désarroi de l'heure
présente, il n'y a qu'un guide sûr, et c'est Comte;
une doctrine unifiante, exaltante, et c'est le positi-
visme,
UNE DIRECTION : LE POSITIVISME 99
II
La civilisation en péril.
En se prolongeant, la guerre aura précipité la dé-
composition politique et sociale de l'Europe. Même
la victoire des meilleurs, trop chèrement acquise e
ruineuse, n'empêchera pas cette déliquescence tra-
gique.
On a pu se demander parfois comment ces terribles
événements n'ont pas suscité des hommes à la hau-
teur de les dominer. La France surtout, jusqu'alors,
n'avait jamais manqué de cette réserve salvatrice
du génie de la race. Certes, il y eut Foch, qui gagna
la guerre dans des conditions où tout autre eût dé-
sespéré. Sans doute, il y avait aussi le funeste ré-
gime électif et parlementaire qui livre le pays aux
politiciens d'aventure, c'est-à-dire à la dictature
occulte des brasseurs d'affaires, aux entreprises de
l'étranger, à la trahison; mais, néanmoins, il était
plus facile de balayer cette espèce que de refouler les
Boches. D'où vient qu'il n'y eut pas de Foch civil ?
M'étant employé, pendant toute la durée de la
guerre, à le chercher ou à le susciter, en lui four-
nissant le personnel et les moyens d'action indispen-
sables, j'ai pu, mieux que d'autres, reconnaître la
cause efficiente de cette lamentable carence (1).
(1) Se reporter à mes Appels à l'élite française : Projet
d'an journal d'union nationale, indépendant de l'argent et des
partis (avril 1915) ; — Le Devoir de servir et de militer (avril
1916) ; — La Coalition des forces vives (novembre- 1&16), puis
les circulaires, etc.,
BlBLiOtKi.
100 UN MAÎTRE ! AUGUSTE COMTE
S'il n'y eut que de tout petits hommes, extrême-
ment médiocres, pour s'offrir bruyamment à réorga-
niser la société française par des procédés puérils,
c'ert que leur myopie intellectuelle ne leur permet-
tait pas d'embrasser l'ensemble vertigineux de l'im-
mense problème de Tordre. Leur bonne volonté,
souvent touchante, leur outrecuidance et leur témé-
rité, voire leur talent d'expression, étaient faits
de leur inconscience et de leur débilité mentale.
De plus haut, en regardant plus loin, ceux qui
avaient vraiment les aptitudes de chefs ne pouvaient
que constater la vanité de toute tentative d'une co-
terie ou d'un parti pour retenir l'éruption menaçante,
endiguer ou canaliser la coulée de lave incendiaire.
Or une action d'union nationale, qui seule eût été
efficace, présuppose une unité morale qu'ont brisée,
endettée plusieurs siècles de critique négative et de
divagations égocentriques.
Le socialiste Bourtzeff vient de nous 'apprendre
qu'il en a coûté j5 millions de marks à l'Allemagne
pour achever la dislocation de l'État russe. lien eût
coûté beaucoup plus pour le reconstituer. En
France, nous savons qu'on ne trouve pas six mil-
lions de francs pour une tentative de réfection sociale.
L'argent va parfois contre ceux qui le détiennent;
mais jamais contre l'argent même. Une idole n'ab-
dique pas. Les destins s'accompliront.
Ne reste-t-il plus qu'à gémir sur les décombres de
la civilisation que nous n'avons pas su étayer à
temps ? Non pas. Dans les cataclysmes sismiques,
alors que des territoires sont engloutis, d'autres
restent indemnes et, parfois, des îlots nouveaux
émergent de l'abîme.
UNE DIRECTION ! LE POSITIVISME 101
Et donc, ne pas s'acharner à rappeler ce qui a dis-
paru à jamais, maintenir jusqu'au terme ce qui dis-
paraît lentement, s'appliquer à y suppléer ; mais,
surtout, défendre, préserver opiniâtrement ce qui
vit, ce qui manifeste des puissances d'épanouisse-
ment, ce qui est essentiel et vital. Toujours « con-
server pour améliorer ». Ici, la sociologie positive
est un guide sûr. Accordons-y nos volontés en y su-
bordonnant nos désirs.
L'édifice s'écroule parce que les assises sont
rongées, pourries, parce que le ciment se désagrège,
parce qu'on a laissé les murs et les toitures se déla-
brer. Soit : il reste les pierres, le sol. Il reste le
ferme propos de régénération, la nostalgie de l'abri
et Tidée d'un plan.
En pleine crise sociale, on ne saurait être conser-
vateur sans être de quelque façon révolutionnaire,
et ceci sans être cela. Si l'ordre est la base, le pro-
grès reste le but. Il n'y a pas à tenter de galvaniser
ce qui est mort, non plus qu'à tuer ce qui fait vivre.
Tous nos malentendus qu'exacerbent de fausses ca-
tégories artificielles proviennent de ce qu'au préa-
lable nous ne faisons pas ce départ.
Rien ne peut plus sauver l'armature d'acier et d'or
de la civilisation occidentale. Elle s'écroulera avec
fracas quand elle aura épuisé dans leurs pires con-
séquences les délétères principes matérialistes.
L'ochloploutocratie internationale ne peut être ré-
duite par persuasion. C'est une force aveugle, acé-
phale, qui s'alimente des ruines qu'elle accumule et
de sa propre substance. Lancée à cette allure
effrénée, elle ne s'arrêtera qu'en n'ayant plus à dé-
truire qu'elle-même. Qu'elle y mette dix ans ou un
i02 UN MAÎTRE ! AUGUSTE COMTE
siècle, il esl évident qu'elle ne laissera rien subsister
de notre superbe, des bibliothèques, des musées,
des monuments, des laboratoires, des machines, du
luxe des cités, de tous nos dispositifs et arrange-
ments matériels... Car ce qui a vécu pour l'or périra
par l'or. La collusion de la haute finance et du
plus bas bolchevisme l'annonce déjà.
Et ce n'est que l'angoisse de notre génération, la
souffrance d'une ou deux générations suivantes. Ne
resterait-il plus pierre sur pierre, tant que ne sera
pas défait l'esprit indéfectible, l'humanité sera tou-
jours riche de ses possibilités infinies.
III
La restauration de l'esprit public.
La raison à l'intellectuel, la passion au sentimen-
tal, la conscience au moral sont les complices de
l'instinct égotiste. Elles expliquent, elles justifient,
elles consacrent tout, — et le pire.
Il n'est d'intelligence que générale, d'amour que
social et de rectitude de conduite que dans la conti-
nuité et la solidarité. De plus en plus, les morts nous
gouvernent. On ne secoue ce a noble joug du passé »
que pour délirer. La démocratie effective est celle
que nous pouvons former avec nos ancêtres, vrai-
ment incorporés à l'humanité, et ce qu'ils nous ont
légué de meilleur, le fruit fécond de leur patient
labeur. La divinisation delà multitude amorphe, qui
passe, c'est la négation insensée de ce qui fut comme
de ce qui sera. C'est le chaos nihiliste.
UNE DIRECTION ! LE POSITIVISME 103
Pour toute croissance organique, il faut le temps
et la continuité. La plus simple des idées morales a
mis des siècles à se former. La confuse idéologie
égocentrique, matérialiste et révolutionnaire, qui
se borne au présent fictif et à l'individu abstrait,
n'en appelle jamais qu'à la contrainte pour réaliser
ses sordides chimères. Pour orgueilleuse qu'elle
s'affiche, la raison individuelle, discontinue, sans
horizon, et qui ne se nourrit que de mots, n'est pas
sans avoir le sentiment profond de sa débilité. Si
elle l'oubliait, les faits le lui rappelleraient sans
douceur. Ne pouvant se discipliner elle-même, ce
sont les forces les plus brutes qui l'asservissent.
Le rêve grandiose et vain des Conquérants semble
près de s'accomplir par des forces anonymes
obscures. Mais l'immense pouvoir que celles-ci se
sont attribué est décérébré comme la matière. Il
broie tout ce qui vit. Même ceux qui paraissent le
détenir n'en sont que Jes mornes esclaves, et ils
roulent avec nous tous et la masse qu'ils ont l'illu-
sion d'étreindre une heure au fond de l'abîme où
tout va s'écraser.
Charles Maurras, en demandant la mobilisation de
l'intelligence, écrivait récemment : « Les conditions
de la liberté de l'esprit et de la vie physique sont
devenues nationales. » C'est le contraire qui est
vrai : Elles ont cessé d'être nationales. Car les fac-
teurs les plus actifs de l'anarchie ont été internatio-
nalisés. Aucun État ne peut plus s'enfermer dans ses
frontières pour se préserver seul. A proprement
dire, aucun ne peut plus se gouverner. On ne bloque
pas l'argent et le nombre. Maurras nous parle de
l'Islam menaçant, des hordes asiatiques.,. Qu'est-ce
104 UN MAÎTRE : AUGUSTE COMTE
donc auprès de ces forces insaisissables parce qu'im-
personnelles; et inhumaines, inexorables, parce que
sans âme ?
Il n'est de solution partielle à aucune question so-
ciale. Sous tous ses aspects, il n'est qu'une question
sociale. Et elle est intellectuelle d'abord, morale
ensuite, religieuse enfin.
Un ordre mondial qui ne serait maintenu que par
le temporel aboutirait à une effroyable tyrannie, où
tout ce qui est humain, c'est-à-dire vivant, spontané,
intelligent, poli, aimable, serait à jamais comprimé,
étouffé. Mous ne serions plus que les rouages d'un
monstrueux automate que seuls manœuvreraient
l'argent et sa garde-chiourme. Il y aurait des spectres
d'hommes : il n'y aurait plus d'humanité.
Et c'est toute la démagogie socialiste. Suivant
l'heure de la vile surenchère, le syndicalisme
suit ou précède dans cette régression. Ces deux
bandes d'ailleurs, par leurs meneurs, ne laissent
point d'être extrêmement sensibles à l'argent. Les
récents troubles d'Italie en témoignent, qui ont été
provoqués, entretenus par la politiquerie et la haute
finance. Car cette toute-puissance est stupide comme
le monstre autophage Catoblépas.
L'or n'est qu'un métal inerte. S'il est sa propre
fin, à quoi tout s'immole, il échappe à l'emprise in-
telligente, à toute direction.
D'autre part, les divagations littéraires, métaphy-
siques ou mystiques ne sauraient instituer une spiri-
tualité. Elles ne vont guère qu'où vont les divaga-
tions : aux insanités plus ou moins littéraires, aux
idioties du spiritisme, à toutes les prostitutions.
L'intelligence qui se vend, elle se renonce.
UNE DIRECTION : LE POSITIVISME" 105
L'esprit ne se projette et ne se réfléchit dans le
monde que s'il a pour générateur une doctrine, et
qu'il sert. Ainsi seulement, il évite les vertiges de
l'orgueil, les enlisements de l'avarice, il s'anime de
sentiment, il s'éclaire d'idéal, il accède aux cimes,
— il est.
En Occident, il y eut, il y a encore cet étai de la
civilisation qu'est le catholicisme; mais nous voyons
trop qu'il fléchit. Pour se maintenir encore quelque
temps, au lieu de s'attacher à dissiper ce qui lui reste
de théologisme, il incline à revenir aux origines
évangéliques. La fétichiste dévotion au Sacré-Cœur
de Jésus supplante la politique de saint Paul, d'Hil-
debrand et la philosophie de saint Thomas d'Aquin.
Mais c'est ainsi que, pour beaucoup, le catholicisme
reste un foyer de vie morale.
Désormais, une doctrine plus complète devient
nécessaire, qui puisse rallier les plus vives intelli-
gences, dégagées du théologisme, et les cœurs, plus
irradiants sinon plus brûlants, qui sont affranchis
des préoccupations du salut personnel : une doctrine
qui soit une synthèse en accord objectif avec les
choses et en harmonie subjective avec les pensées.
Le positivisme ne serait pas la doctrine salvatrice
que l'humanité attend s'il ne fournissait des solutions
immédiates aux formidables problèmes que l'anar-
chie morale pose à notre civilisation effarée avec la
brutalité du sphinx antique : « Devine ou je te dé-
vore ».
D'abord, dans notre chaos, celui d'une direction.
Pas de société sans gouvernement, temporel et
spirituel. « Il n'y a de gouverné temporellementque
ce qui ne peut l'être spirituellement, c'est-à-dire
106 UN MAÎTRE : AUGUSTE COMTE
qu'on ne régit par la force que ce qui ne peut l'être
par l'opinion. » Ici, Comte nous fournit le mètre
exact de la civilisation : Reconstituer un pouvoir
spirituel effectif, établir le sacerdoce positif est donc
le plus urgent. Or, tout y met obstacle. L'esprit est
écrasé par les forces matérielles que le siècle der-
nier surtout a exclusivement développées. Malgré
une rétrograde extension de la contrainte étatiste,
ces forces barbares ne sont plus contenues. Elles
sont favorisées plutôt. En faisant mine de s'affron-
ter, le nombre destructeur et l'argent corrupteur
conspirent pour imposer au monde une effroyable
tyrannie.
« Le principe révolutionnaire, dit Comte, consiste
surtout dans l'absorption du pouvoir spirituel par
les forces temporelles, qui ne reconnaissent d'autre
autorité que la raison individuelle... Tous les partis
actuels méritent ainsi d'être qualifiés d'anarchiques
et de rétrogrades, puisqu'ils s'accordent à demander
aux lois les solutions réservées aux mœurs. » Le
parlementarisme, le socialisme, la guerre, le bolche-
visme, la ploutocratie affameuse, toutes les calamités
de l'anarchie ne sont que les conséquences de ce
principe révolutionnaire généralisé.
Après le libertinage de croyance et de conduite,
nous assistons au débordementdu libertinage social.
Sans doute, chaque classe de la société aspire à
un certain ordre; mais en voulant maintenir dans
l'État la part de désordre dont elle profite directe-
ment. De là, l'importance qu'ont prise depuis un
demi-siècle les coteries, les partis, les syndicats.
Bientôt, il n'y aura plus d'organisés que les convoi-
tises, les cupidités et les antagonismes.
UNE DIRECTION : LE POSITIVISME 10"
Nous avons donc à restaurer un esprit public.
Son organe sera l'opinion publique éclairée, disci-
plinée et dirigée.
a Le sentiment social môme ne serait pas suffi-
samment efficace, dit A. Comte, si l'opinion publique
ne venait sans cesse fortifier les bonnes tendances
individuelles. Le difficile triomphe de la sociabilité
sur la personnalité n'exige pas seulement l'inter-
vention continue de véritables principes généraux,
aptes à dissiper toute incertitude quant à la con-
duire propre à chaque cas. Il réclame aussi la réac-
tion permanente de tous sur chacun, soit pour com-
primer les impulsions égoïstes, soit pour stimuler
les affections sympathiques. Sans cette universelle
coopération, le sentiment et la raison se trouveraient
presque toujours insuffisants, tant notre chétive na-
ture tend à faire prévaloir les instincts personnels. »
La régénération des opinions et des mœurs qui
résout toute la question sociale ne se peut effectuer
que par la coopération de ces trois facteurs : l'intel-
ligence qui enseigne, conseille et prévoit; l'amour
qui préserve et exalte; l'énergie qui pourvoit et réa-
lise. Le concours de l'intellectuel, de la femme et du
prolétaire est donc indispensable. Le positivisme
seul l'organise en déterminant leurs fonctions res-
pectives.
IV
La fonction de l'intelligence et les intellectuels.
Tous les affluents de l'anarchie sourdent de la
tête. C'est pourquoi la première partie de l'œuvre
108 UN MAÎTRE ! AUGUSTE COMTE
de Comte coordonne le savoir humain. Voilà la base.
Si elle est nécessaire, elle n'est pas suffisante.
« La force intellectuelle, dit Comte, n'est pas, au
fond, plus morale que la force matérielle. Chacune
d'elles ne constitue qu'un moyen dont la moralité
dépend de son emploi. » L'esprit n'est pas destiné à
commander, mais à servir. « Il ne doit essentiellement
traiter que les questions posées par le cœur pour la
juste satisfaction finale de nos divers besoins. L'ex-
périence a déjà trop démontré que, sans cette règle
indispensable, l'esprit suivrait presque toujours sa
pente involontaire vers les spéculations oiseuses ou
chimériques, qui sont en même temps les plus nom-
breuses et les plus faciles. Mais, dans son élabora-
tion quelconque de chaque sujet ainsi proposé, l'es-
prit doit rester seul juge, soit de la convenance des
moyens, soit de la réalité des résultats. C'est uni-
quement à lui qu'il appartient d'apprécier ce qui
est pour prévoir ce qui sera, et de découvrir les pro-
cédés d'amélioration. En un mot, l'esprit doit tou-
jours être le ministre du cœur et jamais son es-
clave. »
Le positivisme fait leur part à l'imagination, à la
méditation, à l'activité, à l'amour, en réglant leurs
rapports pour, finalement, accorder la science, l'ac-
tion et l'art dans la religion.
Les controverses sur le primat de l'intelligence
ou de la sensibilité ne sont que jeux de coteries, où
il convient de s'opposer et s'agiter pour attirer l'at-
tention. Encore n'est-ce point, le plus souvent, sans
confondre la pensée avec la littérature, la science
avec l'érudition et la sensibilité avec le cabotinage.
Dissocier le sentiment et la raison, les opposer ?
UNE DIRECTION ! LE POSITIVISME 109
Sachons que l'esprit est leur symbiose. Les idées
ne vivent et ne se sont vivifiantes que si elles pas-
sent dans les sentiments, et ceux-ci n'évitent la dé-
pravation que s'ils sont guidés par une idée supé-
rieure. Ce qui est funeste, c'est la sentimentalisa-
tion d'une idéologie sans base positive et qui n'est
que l'expression des plus grossiers instincts.
On ne disputerait plus là-dessus si l'intellectualité,
plus respectueuse du passé, mieux renseignée, était
ramenée à sa fonction au lieu d'être une carrière
lucrative et facile, et parfois un parasitisme éhonté.
Et l'une des plus heureuses conséquences pour la
dignité de l'intelligence serait l'élimination d'une
multitude d'artistes, de poètes, de scribouillards en
tout genre, qui trouveraient dans l'agriculture, l'in-
dustrie ou le négoce un emploi plus utile de leur
activité et mieux approprié à leur souci de lucre.
Leurs dispositions à se syndiquer « pour défendre
leurs intérêts » ainsi se donneraient libre cours,
sans hypocrisie et sans scandale. Par là encore
s'effectuerait la revision des valeurs.
Ce n'est pas vers ce bon sens, évidemment, que
nous porte 1 egocentrisme exaspéré. Par exemple, le
Journal officiel nous apprend qu'une commission
parlementaire a été nommée pour étudier « l'orga-
nisation des relations intellectuelles de la France
avec l'étranger ». D'autre part, nous voyons les syn-
dicats ouvriers émettre la prétention d'intervenir
dans la production ou la distribution des journaux
et livres pour en régenter la publication et la rédac-
tion. Au surplus, il y avait déjà les trusts de publi-
cité, de journaux, de librairie et de messageries. L'ar-
gent est un infatigable semeur d'ivraie.
110 UN MAÎTRE : AUGUSTE COMTE
isl sa vénalité qui a courbé l'intelligence sous
lé joug «lu nombre et de l'argent. Son définitif avi-
58 nent ne sera conjuré que si, par le positivisme,
elle accepte la haute mission morale qui lui in-
combe.
Dans notre gâchis, tous les égoïsmes « locaux »,
-à-dire individuels, corporatifs, régionaux, se
syndiquant, revendiquent, arrachent des « ré-
formes » sur le social. Partis, coteries, associations,
fédérations et confédérations, chacun est ligué
contre tous et tous contre chacun. Et la civilisation
devient une proie offerte. Il n'y a plus d'organe de
l'intérêt général : national ou temporel et universel
ou spirituel.
Le conglomérat organique que les siècles avaient
formé est désagrégé. Il ne reste plus que le primitif
instinct grégaire. Le nombre — le plus bas — l'em-
porte. Toute coterie surfait ceux qui lui appartien-
nent et passe sous silence ou vilipende ceux qui ne
suivent point le troupeau bêlant. A ce sujet, rien de
plus amusant que de lire les petites revues ou les
journaux de partis. Quant à la grande presse, elle
est exclusivement au service de la finance.
Ei voici un nouveau « compagnonnage » — non de
charpentiers ou d'épiciers, mais d'intellectuels — qui
surgit. Il proclame que l'intelligence est en péril.
Ce n'est pas d'aujourd'hui. Mais si ces jeunes gens
entrent témérairement dans les écuries d'Augias,
hélas ! c'est pour en remettre. Voyez plutôt : o L'in-
telligence est menacée dans son prestige, disent-ils.
Elle est menacée dès maintenant dans ses conditions
tence. etc. Une telle situation équivaut à un
désastre national. »
UNE DIRECTION : LE POSITIVISME lll
Ces « compagnons » sont d'une singulière intelli-
gence qui mêlent théoriciens et techniciens en se pro-
posant d'amener « tous les écrivains, artistes, savants,
techniciens et membres des professions libérales,
encore dispersés, à entrer dans les syndicats exis-
tants ». De plus, ils s'appliqueront à « propager,
dans un esprit de nouveau saint-simonisme , la doc-
trine française de la primauté de l'intelligence dans
la société ». Ce qui attire l'intellectualisme alimen-
taire vers le saint-simonisme, c'est surtout, semble-
t-il, la simonie. Mais ce n'est pas ce qui peut rendre
à l'intelligence sa « primauté » dans la société. Au
contraire.
C'eût été l'avis de Remy de Gourmont, qui deman-
dait que, dès sa publication, tout livre devînt do-
maine public. Et aussi de Proudhon, l'auteur des
Majorais littéraires. Un publiciste, qui avoue pourtant
être inapte à la sociologie en imaginant que c'est
une supériorité, M. Gonzague Truc, écrit: « Ce qui
tue la science, c'est le métier de savant; et ce
qui tue les lettres, c'est le métier d'homme de
lettres. »
Et l'on peut vivre du travail manuel, comme l'a
fait observer M. J.-H. Rosny aîné : « Avec les hauts
salaires, un jeune homme modeste, dont le luxe se-
rait d'ordre intellectuel, pourrait vivre avec le pro-
duit de quatre à cinq heures de travail... Pourquoi
tant de gens ont-ils peur du travail manuel? »
Comte a montré la haute portée civilisatrice de la
séparation du temporel et du spirituel ébauchée par
le catholicisme au moyen âge. Son accomplissement
implique maintenant la séparation de l'enseignement
et de l'État, la suppression de tout budget théorique
[['2 un maître: auguste comte
et du régime académique, c'est-à-dire de l'art, des
lettres et des sciences comblés de sportules et d'hon-
neurs officiels, sinon honorés, enfin et surtout l'abo-
lition de l'indéfinissable et insaisissable propriété
artistique et littéraire.
Les forces spirituelles ne pourront devenir les
arbitres des conflits sociaux que si elles règlent les
forces temporelles en les dominant. Et l'on ne do-
mine pas le nombre en sollicitant le succès ; l'ar-
gent, en le quémandant. Si Grégoire VII avait
imploré l'empereur Henri IV pour des prébendes ou
des titres, certes il ne l'eût pas amené à Ganossa.
L'intrusion du spirituel dans le temporel est
aussi nocive que l'inverse. Frédéric il disait que sïl
avait un peuple à châtier, il le ferait gouverner par
des philosophes. Aussi les fonctions respectives des
théoriciens et des praticiens ont-elles été nettement
précisées par Comte : « La vraie théorie est toujours
générale comme la saine pratique reste constam-
ment spéciale, puisque chacun doit tout concevoir
essentiellement, sans que personne aspire à tout
exécuter. »
Gertes, chez beaucoup d'intellectuels, il y a encore
des élans généreux, de la bonne volonté. Gela se dé-
cèle dans de récents manifestes qui s'inspirent des
Appels à l'élite que le Groupe Auguste-Comte multi-
plia de 1915 à 1919. Pas assez fidèlement, d'ailleurs.
Ces jeunes lettrés ont voulu y mettre du leur, et cette
infatuation a tout gâté. Au lieu de coaliser les puis-
sances de l'esprit, ils ont accru le nombre des cote-
ries. Voulant rallier, ils dispersent. Et plus encore
quand ils proposent — sérieusement ? — un fantai-
siste retour à la confuse scolastique ou au thomisme.
UNE DIRECTION ! LE POSITIVISME 113
On ne peut vraiment y voir qu'un prétexte pour dé-
ployer leur érudition. Mais à l'heure présente,
quelle. sottise !
Car le talent et l'instruction ne suffisent point. Il
faut une doctrine, et une doctrine unifiante est un
tout, en accord avec nos connaissances et nos aspi-
rations. C'est là-dessus qu'on s'appuie pour partir.
C'est de là que se forme l'originalité. A remanier, on
revient sur ce qui fut gagné péniblement. On recom-
mence stérilement. Un peu de réflexion éloigne de la
docilité et. de la vénération, mais beaucoup y ramène.
« Même chez ceux qui peuvent vraiment apprécier
les démonstrations, dit Comte, les moindres dissi-
dences suffisent pour neutraliser les principales con-
cordances quand la vénération ne vient pas sur-
monter l'insubordination. »
Ce que Comte a dit de la propriété et du travail,
a fortiori s'applique à l'intelligence : « Sociale dans
sa source, elle doit être sociale dans sa destination. »
Quand donc elle prétend ne servir qu'elle-même ou
ses agents, elle arrache ses racines de l'humus où
elle puise sa sève, elle se dessèche et s'effrite.
Pas de force dont l'origine et la nature ne soient
plus sociales. Elle est une somme, capitalisée par
tout l'effort accumulé des générations précédentes.
Réduite aux seules opérations d'une logique person-
nelle, elle ne se distinguerait ni de l'instinct ni de
l'inconscient (1). Encore lui faudrait-il des mots
pour s'exprimer, et toute langue, si rudimentaire
(1) C'est Dada. Mais faut-il prendre au sérieux ces insa-
nités ? Dans une certaine mesure, certes. On sait que les
simulateurs ne font qu'exagérer leurs paranoïes. A propre-
ment parler, il n'y a pas de simulateurs, — même littéraires.
1 1 i UN MAÎTRE : AUGUSTE COMTE
soit-elle, est déjà le fruit d'une longue histoire com-
mune. Le plus haut génie — un Comte, par exemple
— est une floraison d'humanité. Seul le cerveau en
déliquescence des déments ou de quelques histrions
de lettres croit pouvoir créer quelque chose. Comte
ne se diminuait pas en signalant scrupuleusement
ses précurseurs : il justifiait sa positivité. La pro-
fonde vérité de sa doctrine, c'est qu'elle est une suite.
La plus haute valeur cérébrale, ce n'est pas de tendre
à une vaine originalité, mais d'appréhender, com-
prendre, synthétiser. On n'invente jamais : on dé-
couvre, on retrouve, on combine.
L'intelligence ne se suffit donc pas à elle-même.
Nous le voyons assez par l'impuissance des plus
terribles catastrophes à dissiper les préjugés et à
rectifier les erreurs qui les ont provoquées. Cette fois
encore, après la plus sanglante des guerres, comme
après la Révolution, à quelque catégorie sociale
qu'on appartienne, rien n'a été appris, rien oublié.
Sans doute, le socialisme le plus bassement élec-
toral, l'imbécile démagogie gréviste, des politiciens
de flibuste, de niais utopistes, des réformateurs
ignares, des conservateurs ahuris, des aventuriers
de tout vol proclament les indigentes divagations de
leurs rêves, de leurs vanités et de leurs appétits
comme autant de doctrines rénovatrices. A l'examen,
elles apparaissent comme moins coordonnées que le
fétichisme des cannibales errant dans la brousse
africaine. Elles contribuent à exacerber le délire
occidental dans sa crise la plus aiguë.
En fixant sa fonction d'enseigner, de conseiller,
de consacrer et de régler, le positivisme rend à l'in-
telligence, avec tout son prestige, tout son pouvoir.
UNE DIRECTION : LE POSITIVISME 115
Car, là surtout, il n'est d'autre mesure de la gran-
deur que le devoir.
En refusant aux intellectuels toute chance de pro-
fits et de gloriole, le positivisme les guérit de cette
sottise de les désirer et de les poursuivre. Elle les
élève à l'apostolat, au sacerdoce. Quelle sérénité,
quelle puissance elle leur octroie ! Alors seulement
ils connaîtront les vraies joies de l'esprit dans son
épanouissement social. « Mais Dieu le voit », disait
l'artisan des cathédrales qui ciselait les pierres invi-
sibles, non pour un salaire ou l'acclamation des
foules inconscientes, mais pour les siècles d'huma-
nité et la gloire éternelle de son âme.
V
Les puissances de sentiment et la femme.
La dame du moyen âge, en refrénant la brutalité,
exalta la noblesse du chevalier. La puissance de son
sourire ou de son baiser ne fut pas moindre que
celle de ses larmes. Comte veut que, « source spon-
tanée de la vraie sociabilité », elle en retrouve le
secret pour contenir les propensions à l'orgueil chez
l'intellectuel et à la violence chez le prolétaire. Ce
rôle que le positivisme confère à la femme, le plus
conforme à sa nature, est le plus haut qui soit dans
une civilisation affinée où domineront le bon sens,
le dévouement, la vénération et la tendresse.
Le féminisme, comme 1 intellectualisme mercan-
tile et le socialisme électoral, est un aspect de cette
116 UN MAÎTRE : AUGUSTE COMTE
rébellion générale de l'esprit contre le cœur, qui s'est
propagée depuis le seizième siècle, par la critique
corrodante, contre toutes les assises de l'ordre et,
par le dogme délétère de l'infaillibilité de la raison
individuelle, même contre le sentiment social. Or,
<( pour quiconque a approfondi l'étude de l'humanité,
remarque Comte, l'amour universel, tel que Ta conçu
le catholicisme, importe beaucoup plus que l'intelli-
gence elle-même dans l'économie de notre existence
individuelle ou sociale, parce que l'amour utilise au
profit de chacun et de tous jusqu'aux moindres fa-
cultés mentales, tandis que l'égoisme dénature ou
paralyse les plus éminentes dispositions ».
Comme tous les symptômes morbides de l'anarchie
morale, le féminisme est un égocentrisme. Il consiste
essentiellement à jalouser chez l'homme les dégra-
dantes nécessités qui l'animalisent. Et ainsi, à cette
suggestion, la femme abdique la grâce qui charme,
la pureté qui élève et la tendresse qui subjugue.
C'est au foyer seulement que la douce influence de
la femme peut s'exercer sur les mœurs, — pour les
garder, ensuite pour les perfectionner. C'est là aussi
qu'elle se préserve elle-même. Car les hommages
dont elle est avide, elle les reçoit dans l'intimité
pour sa pudeur ; dans la rue, pour son dévergondage.
Le mariage améliore réciproquement les deux con-
joints, mais il ne réalise cette fin que s'il est indisso-
luble. « Entre deux èlres aussi complexes et aussi
divers que l'homme et la femme, ce n'est pas trop de
toute la vie pour se bien connaître et s'aimer digne-
ment. >» Comte s'élève donc contre le divorce qui est
une régression vers la promiscuité sexuelle des sau-
vages, car « la possibilité et l'idée du changement
UNE DIRECTION : LE POSITIVISME 117
y provoquent ». — Ce que les statistiques ont ample-
ment vérifié depuis.
Pour sanctifier le mariage plus encore que le ca-
tholicisme, Comte conseille, sans les imposer toute-
fois, les longues fiançailles, les chastes préliminaires
après le sacrement, le veuvage éternel et même la
communauté du cercueil.
Enfin, pour superidéaliser la femme, il va jusqu'à
imaginer l'utopie, très positive d'ailleurs, de la
Vierge-mère, figurée, pour mieux en marquer le ca-
ractère purement subjectif, par l'image de Clotilde
de Vaux qui n'était réellement ni vierge, ni mère.
Remarquons, à ce propos, que Comte idéalise
toujours positivement, c'est-à-dire par soustraction.
Jamais par addition.
Proudhon ne le classe pas dans ses « femmelins».
Rousseau et les romantiques débrident les sens. Ce
qu'ils adorent dans la femme, c'est le sexe. Pour
Comte, ce qu'il en glorifie, c'est le cœur. Sa sen-
timentalité n'est pas équivoque. Elle discipline et
purifie. Elle n'outrepasse pas. L'amour stimule,
mais ne dirige point. « Une agitation mystique,
dit Comte, entraînerait l'homme et l'humanité à
d'éternelles fluctuations ou à des divagations infi-
nies. »
Où la femme se corrompt, l'homme se bestialise.
Et elle se corrompt dans la foule, dans la poursuite
du gain qui l'amène, par tous les détours, sous
toutes les apparences, à se prostituer. Le travail sa-
larié de la femme est pour celle-ci une déchéance ;
pour la société, une décadence. Il est bien fâcheux
que les exigences de cette guerre de matériel aient
précipité cette chute. Les mœurs s'en ressentent
118 UN MAÎTRE t AUGUSTE COMTE
profondément. Et ce ne sont pas les prescriptions
légales qui y remédieront.
« L'amélioration du sort des femmes, dit A. Comte,
et l'extension graduelle de leur influence fournissent
la meilleure mesure de notre progression à la fois
négative et positive vers la vraie perfection morale. »
Au foyer seulement, la femme n'est plus l'esclave
de luxe, de luxure ou de peine ; elle est reine. Et
l'homme par quatre fois est son œuvre, comme
père, frère, mari et fils.
La plupart des hommes ne peuvent comprendre
l'ensemble solidaire et continu. « C'est donc exclu-
sivement dans la vie domestique, enseigne Comte,
que l'homme doit chercher habituellement le plein
et libre essor de ses affections sociales, et c'est
peut-être à ce titre spécial qu'elle constitue le mieux
une indispensable préparation à la vie sociale pro-
prement dite : car la concentration est aussi néces-
saire aux sentiments que les généralisations aux
pensées. » Et Paul Bourget dira : « Fortifier le
groupe familial, c'est fortifier l'individu. » En effet,
c'est là qu'on apprend à s'oublier et à obéir.
Conservatrice de nature, la femme est donc émi-
nemment éducatrice ; car on ne développe que des
germes et ce qui est acquis.
Tâche obscure et monotone ? Oui, pour les femelles
aux nerfs détraqués, de plus en plus nombreuses, à
qui, suivant les catégories, il faut l'obscène chahut
des dancings, la secousse de l'alcool, les niaiseries
du cinéma ou du théâtre, la publicité sonore, et
toutes les émotions, les frénésies et les appétences
delà bête «en folie». Mais quelle chute! Le sauvage
aussi préfère le tam-tam lubrique au labeur fécond.
UNE DIRECTION : LE POSITIVISME 119
Le positivisme enseigne que le bonheur est dans
l'accomplissement serein de sa destinée. Et la des-
tinée de l'être humain, ce n'est pas de jouir, qui
est une illusion fugace, mais de se parfaire en amé-
liorant les conditions physiques et sociales de cette
évolution. Le bonheur est une harmonie dans
l'union.
VI
L'énergie du nombre et les prolétaires.
Auguste Comte n'avait pas l'arrogance de nos
lettrés — même et surtout démagogues — envers
le populaire. Il était parvenu, bien avant sa matu-
rité, à ce point culminant du savoir, que bien peu
atteignent, où se découvre l'infini de ce que l'homme
ignore.
A Sophie Bliaux, qui ne savait pas lire, il exposait
les principes de la religion de l'humanité. Et il ap-
préciait hautement le robuste bon sens de cette
humble servante.
Il fut l'un des fondateurs et, pendant un lustre, le
vice-président de Y Association polytechnique, dont il
voulait faire une véritable Université populaire,
c'est-à-dire une œuvre d'éducation générale, d'in-
struction supérieure, sans aucune visée utilitaire.
Cette Association ne se consacrant plus qu'à l'in-
struction dite « pratique », Comte s'en sépara pour
créer, le 25 février 1848, l'Association libre pour
V instruction positive du peuple dans tout l'Occident
européen. On voit par là combien il était peu « intel-
120 UN MAÎTRE : AUGUSTE COMTE
lectuel » ; cela ne veut pas dire u intelligent », pro-
nonçait-il, — et encore moins gens-de-lettres.
De i83o à 1848, très régulièrement, il fit un cours
d'astronomie populaire, et son Traité d'astronomie
populaire est un modèle d'exposition lucide et phi-
losophique. Il y consacrait trois ou quatre heures,
chaque dimanche, et ces séances étaient suivies
par des centaines d'auditeurs, dont beaucoup d'ou-
vriers comme Fabien Magnin, Fili, Piéton, qui de-
vinrent ses plus compréhensifs disciples et res-
tèrent fidèles par delà la mort, puisque les tombes
de quelques-uns d'entre eux sont venues se grouper
autour de la sienne, au Père-Lachaise.
Il montrait l'enchaînement des conceptions astro-
nomiques et combien chacun de leur développement
modifia les idées, les sentiments, les croyances, et
par là les institutions. Il indiquait ensuite que la po-
sitivité à laquelle est enfin parvenue l'étude de notre
système solaire soustrait celui-ci, malgré ses imper-
fections, définitivement, aux volontés arbitraires.
De môme en sera-t-il de notre système politique
quand la sociologie disciplinera nos désirs.
La science sociale nous apprend que les institu-
tions sont les produits du passé sur lequel nous ne
pouvons rien. Comme le théologiste « droit divin »
a été écarté, même par les néo-royalistes, la méta-
physique « souveraineté populaire », éminemment
perturbatrice, le sera également. Le social sera
soustrait enfin aux volontés arbitraires. Aux droits
antagoniques seront substitués les devoirs unifiants,
comme le furent dans les autres sciences les lois aux
causes. Si défectueux que nous apparaisse l'ordre
social, il est le résultat du temps. Réellement, ce
UNE DIRECTION t LE POSITIVISME 121
sont les morts qui nous gouvernent. C'est le « noble
joug du passé » qu'il nous faut accepter. Là aussi,
la soumission est la base du perfectionnement. Nous
pouvons agir sur l'intensité des phénomè ues statiques
et sur la vitesse des phénomènes dynamiques, inté-
grer ou accélérer. Mais toute destruction, toute sé-
dition, toute intervention arbitraire, toute poîiti-
querie n'amènent que des reculs ou des destruc-
tions. Le progrès a pour base l'ordre. Plus que
jamais l'ordre est fondamental. « Se résigner noble-
ment à tous les maux insurmontables et intervenir,
avec une sage énergie, dans tous les cas modifiables :
tel est le caractère pratique de l'existence positi-
viste, individuelle ou collective. »
Voilà les leçons que Comte donnait à son audi-
toire. 11 savait que les prolétaires, « étrangers à toute
vicieuse instruction de mots ou d'entités, et natu-
rellement animés d'une active sociabilité » devaient
être « désormais les meilleurs appuis du bon sens
et de la morale ».
Le positivisme veut incorporer le prolétaire à la
Cité dans laquelle, depuis le régime féodal, il n'est
que campé, et l'établir dans la famille, et fixer la
famille au foyer.
Désormais, pour le prolétaire, l'existence de sa
famille, son centre, son épanouissement, sa joie ne
dépendront plus d'un salaire précaire, d'un à-coup
de Bourse, de la découverte d'une machine ou d'un
accident quelconque. Le prolétaire ne sera plus seu-
lement un instrument de production, un outil à faire
de* l'argent, mais un élément social. L'appréciation
des actes, qui lui incombe, est une des fonctions les
plus importantes, pour l'ordre comme pour le progrès.
122 UN MA.ÎTRE 1 AUGUSTE COMTE
Mais cette ordonnance harmonieuse, on l'entend
bien, ne se peut fonder sur l'antagonisme des appé-
tits. Il y faut la modération des désirs, l'acceptation
allègre de la loi de pauvreté et de travail que la na-
ture imposera toujours, et fort heureusement, à la
plupart des hommes ; la confiance des dirigés, co-
rollaire de la responsabilité des dirigeants ; « la vé-
nération des faibles pour les forts », contre-partie
du « dévouement des forts pour les faibles ». Comte
ajoute : « La principale source de la morale sera
dans l'essor à la fois spontané et systématique du
sentiment social. » La morale des préceptes, celle
du devoir métaphysique, du vague impératif caté-
gorique « organise une sorte de mystification où la
prétendue disposition permanente de chacun à diri-
ger sa conduite d'après l'idée abstraite du devoir
aboutirait à l'exploitation de l'espèce par un petit
nombre d'habiles charlatans ».
Ce ne sont pas de sournoises adjurations qui apai-
seront les conflits de classe. C'est qu'il n'y ait plus
de classes, mais des fonctions. Celles du savoir et
de l'intelligence, de la richesse, du commandement,
du travail. Que les plus grands pouvoirs impliquent
les plus grands devoirs, non l'irresponsabilité et
l'abus de toutes les jouissances : ils seront moins
enviés, et seulement postulés par ceux-là seuls qui
sont aptes à les exercer.
Le positivisme n'admet qu'une classe : la grande
masse productive du prolétariat agricole et indu-
striel. Les intellectuels, les riches, les gouvernants,
ne sont que les auxiliaires, d'autant plus précieux
qu'ils sont moins nombreux. La bourgeoisie s'est
trop accrue, et son parasitisme, qui prend toutes les
UNE DIRECTION : LE POSITIVISME 123
formes, est devenue insupportable et ruineux. Elle
devra se résorber, en majeure partie, dans le prolé-
tariat. Une sélection sévère ne laissera subsister
qu'un patriciat restreint, administrant, avec une
ferme conscience de ses devoirs, une richesse sociale
très concentrée.
Aux prolétaires, Comte enseigne : « Tout travail
est gratuit ». Le salaire ne paie pas le service rendu
ni la valeur du fonctionnaire, mais seulement les
matériaux qu'il consomme. Nous ne sommes jamais
quittes les uns envers les autres. Le sursalaire fami-
lial dont il est question présentement est une idée
positiviste qui se rapproche autant de la formule
communiste : « à chacun selon ses besoins», qu'elle
s'éloigne du saint-simonisme et du droit métaphy-
sique : « à chacun selon ses œuvres »..
Mais aux bourgeois, Comte rappelle, avec les Pères
de l'Église : « Les riches ne sont que les détenteurs
du capital humain produit par l'ensemble des con-
temporains et des générations antérieures. Le ca-
pital est sacré, puisqu'il représente l'épargne so-
ciale. Il importe qu'il soit concentré pour être
utilement employé. »
La propriété n'est pas seulement le meilleur pro-
cédé de conservation, de perpétuation et d'adminis-
tration des biens sociaux ; mais encore une garantie
de l'indépendance. « Il faut, dit Pierre Laffitte, qu'à
un moment donné un seul homme, afin de mieux se
subordonner à la double population subjective (les
ancêtres et la postérité), puisse se mettre en oppo-
sition avec l'ensemble de la population objective
(les contemporains). Quelle apparence que Copernic
eût pu obtenir d'une Chambre haute ou basse, et
124 UN MAÎTRE : AUGUSTE COMTE
surtout de la majorité des Polonais de son temps,
votant dans un plébiscite, une subvention quelconque
pour démontrer à ses contemporains qu'ils avaient
eu jusque-là des idées absurdes sur le système du
monde, que la terre n'est pas le centre de l'univers,
mais l'un des moindres satellites de l'étoile qui nous
éclaire ?... Il faut au contraire que l'homme de gé-
nie, libre de se livrer à ses études par la possession
exclusive d'une quantité même modeste de capitaux,
puisse, comme le personnage de Corneille, répondre,
quand on lui demande qui partage ses opinions :
« Moi seul, et c'est assez. »
Enlin, on dissipera toutes les « discussions vaines
et orageuses sur l'origine et l'étendue des posses-
sions » en établissant définitivement « les règles
morales relatives à leur destination sociale. La ré- ;
partition des forces réelles, surtout temporelles, est i
tellement supérieure à notre intervention, que nous -
consumerions notre courte vie en débats stériles et 1
interminables si notre principale sollicitude s'appli-
quait à rectifier, sous ce rapport, les imperfections j
de l'ordre naturel. En quelques main& que réside]
un pouvoir quelconque, ce qui intéresse essentielle-^
ment le public, c'est son utile exercice, et, à cet]
égard, nos efforts comportent beaucoup plus d'effi- i
cacité ».
Pour régler la destination des richesses, — et ainsi j
réagir indirectement sur la possession, — il n'est]
que l'énergie prolétarienne. Elle sera la grande force]
qu'éclairera la pensée philosophique et qu'animera]
la tendresse féminine. Ainsi, le prolétaire cesserai
d'être un instrument, un chiffre ; il deviendra un élé-j
ment social actif, auquel sera assuré enfin une in-j
UNE DIRECTION : LE POSITIVISME 125
fluence non pas illusoirement impérative, mais réel-
lement consultative, « toujours proportionnée à son
zèle et à son mérite ».
VII
Socialisme de moyens et socialisme de fins.
Il n'est d'irrémissible que l'apathie bestiale, la né-
gation, le scepticisme. Le plus grand crime contre
l'esprit, c'est de l'ignorer ou de le renoncer. Même
la simonie ne vient qu'après.
Or le socialisme — fût-il le plus violent et le plus
haineux — est de quelque manière une idéalisation.
Sa gangue grossière d'ignorance et de démagogie
recèle une parcelle de substance positive : l'estime
du travail, la solidarité, la ferveur sociale... Dissipez
l'ignorance, contenez l'impulsivité : il reste une
flamme. C'est de l'humanité potentielle, une possi-
bilité illimitée. Par là, tout se peut reprendre, rien
n'est perdu.
La brute qui n'est qu'une outre d'alcool, le bour-
geois circonscrit dans l'aire infime du doit et de
l'avoir, la femme qui ne voit que son corps à parer
et môme le savant et le lettré dont une grotesque
fatuité exacerbe l'égomanie, ce sont les pires virus
de la décomposition sociale.
Auguste Comte n'avait connu, il est \rai, que les
nobles utopies des Ch. Fourier, Cabet, Toussenel,
Proudhon, etc.. Auguste Blanqui, « l'enfermé »,
avait été en rapports courtois avec lui, et Proudhon
126 UN MAÎTRE : AUGUSTE COMTE
suivit son cercueil jusqu'au champ de repos. Dans
son Appel aux conservateurs notamment, Comte re-
lève ce qu'il y a de vrai sentiment social, et donc de
positif, dans le chimérique communisme. Les dures
théories des économistes sont bien plus absurdes
qui ne fixent d'autre propos à l'homme que de pro-
duire à outrance pour beaucoup consommer, quand
ils ne considèrent pas dans la production que celle
de l'argent.
Certes, en allant à Trotsky par Saint-Simon et
Karl Marx, le socialisme a dégénéré. Mais le recul
effroyable auquel préside le bolchevisme ou le syn-
dicalisme peut ramener l'humanité au carrefour où
elle retrouvera la route de lumière qu'elle aban-
donna il y a quatre siècles. Et il n'y a pas d'autre
moyen, sans doute, — tant le regrès nous est pé-
nible, — de sortir de l'impasse qui n'aboutit qu'au
charnier : « Dans les douloureuses collisions que
nous prépare nécessairement l'anarchie actuelle,
annonçait Comte dès 1842, les vrais philosophes
qui les auront prévues seront déjà préparés à y faire
convenablement ressortir les grandes leçons so-
ciales qu'elles doivent apportera tous. »
Le prolétariat a toutes les excuses. Ses erreurs
sont d'abord celles de ses dirigeants. Au surplus,
comme il est souvent seul à payer les fautes com-
munes, il a une tendance naturelle à revenir au bon
sens.
Le positivisme est social dans son but. C'est dire
qu'il est plus réellement socialiste que la démagogie
révolutionnaire, qui ne l'est jamais que dans les
moyens.
Cette démagogie incline le socialisme à une mon-
UNE DIRECTION t LE POSITIVISME 127
strueuse collusion avec la politiquerie d'abord et la
ploutocratie ensuite. Et il est curieux de noter qu'à
son origine même il ne l'évite pas.
Le saint-simonisme n'eût pas été bien loin s'il
n'avait été encouragé à ses débuts par de riches
banquiers comme Laffitte, Olinde Rodrigues, d'Ei-
chtal, Péreire, etc.. Si son influence intellectuelle
fut à peu près nulle, par les Dunoyer, Michel Che-
valier et autres il favorisa l'éclosion sinistre de l'im-
périalisme industriel, qui est le principal fauteur de
la guerre dont on ne peut dire qu'elle vient de finir.
Saint-Simon lui-même avait fait fortune dans l'agio-
tage et en spéculant sur les biens nationaux. Il s'en
fallut de peu qu'il achetât ainsi Notre-Dame de
Paris. Il avait eu l'idée du percement de l'isthme de
Panama, et ce sont ses disciples qui lancèrent le
projet du canal de Suez.
Toutes les institutions ont une source sociale, et
donc une fin sociale. La propriété comme le travail.
Mais nos socialistes ne vont pas jusque-là. Comme
les meneurs sont le plus souvent des bacheliers fa-
méliques ou férocement arrivistes, qui en font une
carrière, c'est dans cette bohème de basochiens, de
vétérinaires et de folliculaires qu'on rencontre les
plus ardents défenseurs de la propriété littéraire.
Cette espèce est communiste pour prendre et farou-
chement individualiste pour garder.
Le positivisme, qui ne se préoccupe que du but
social, reconnaît l'égale convenance d'émanciper
l'intelligence de l'argent en la socialisant et de con-
centrer dans les mains d'un patriciat restreint la
propriété matérielle pour son plus grand rendement
social.
128 UN MAÎTRE : AUGUSTE COMTE
La société est collective dans sa nature, mais elle
est individuelle dans ses fonctions. Le socialisme,
et par là il renie son titre, veut que les fonctions
soient collectives en ne considérant, dans la société,
que des individus, c'est-à-dire des abstractions.
« Toute véritable force sociale, dit Comte, résulte
d'un concours plus ou moins étendu résumé par un
organe individuel. » Le concours accélère le progrès
qui accentue les différences. Or le socialisme va à
l'encontre. Il sacrifie constamment le but aux
moyens.
VIII
La patrie et la guerre , l'humanité et la paix.
Et le but, c'est l'humanité.
« Malgré l'anarchie qui dispose aujourd'hui tant
d'âmes à qualifier de pure entité tout être collectif,
dit A. Comte, la consistance et la dignité de chaque
individualité résultèrent toujours de sa subordina-
tion à quelque existence composée. Sans un tel
appui, nous ne pourrions assez pourvoir au besoin
continu d'éterniser une vie passagère en la liant à
des destinées impérissables. »
Ce n'est pas en reniant sa famille et sa patrie
qu'on s'élève à l'humanisme positif.
Parlant du patriotisme, Comte écrit : « Une telle
union avec le sol tend à rectifier ou même à prévenir
les divagations spontanées de notre intelligence, en
la disposant davantage à la subordination normale
du subjectif envers l'objectif. Nous apprécions ainsi,
UNE DIRECTION I LE POSITIVISME 129
d'une manière plus complète et plus familière, l'im-
muabilité essentielle de l'ordre extérieur et notre
intervention accessoire. Même le langage et par
suite l'art se trouvent dès lors modifiés en nous rat-
tachant mieux au monde comme à l'humanité. »
Et quand cette patrie est la nôtre, à l'heure pré-
sente, on n'aime et ne sert vraiment l'humanité que
par cette France qui vient encore de s'en montrer
l'âme héroïque. Il ne saurait y avoir de neutralité
entre la barbarie et la civilisation, entre l'argent
corrupteur et l'esprit éducateur, entre l'anarchie et
Tordre.
Du particulier au général, du pratique au théo-
rique, du concret à l'abstrait, le juge et le sociologue
ne considèrent point le crime du même point de vue.
Pour l'un, il n'y a qu'un malfaiteur à saisir et à con-
damner; pour l'autre, il y a un fait social en rela-
tions avec d'autres faits sociaux qui le déterminent.
Au demeurant, la vérité de celui-ci, qui guide et
prévoit, n'a pas moins de valeur que la vérité de
celui-là, qui exécute et pourvoit.
Il en va de même pour l'atroce entretuerie qui
n'est pas encore arrêtée. Pour le praticien politique,
il y a un peuple et, au-dessus de ce peuple, son chef
responsable, qui sont fauteurs directement. Pour
le philosophe, il y a une dissolution morale dont les
premiers symptômes se révèlent au seizième siècle et
qui, successivement, a fait éclater tous les freins.
C'est à la faveur de l'anarchie qui en est résultée
que l'impérialisme industriel de l'or a pu s'établir.
Or nous savons qu'il ne se maintient et ne s'épanouit
que par la violence.
Le politique voit et ne doit voir que celui qui a
130 m MAÎTRE ! AUGUSTE COMTE
décidé le moment de la guerre, le philosophe discerne
les conditions qui ont provoqué la décision. Sachant,
celui-ci prévoit et prévient; pouvant, celui-là pour-
voit. Ceux qui n'expriment que de vagues désirs
d'harmonie universelle ne comptent que comme des
obstacles imbéciles. L'enfer belliciste est pavé d'in-
tentions pacifiques.
Comme il a fallu l'accident du besoin, de la pas-
sion ou l'occasion pour faire du criminel latent un
criminel patent, de même il a fallu un concours de
circonstances pour exaspérer d'un degré de plus,
chez le peuple allemand, l'impérialisme économique.
La race, issue elle-même des conjonctures histo-
riques qui l'ont insuffisamment dégagée de sa gangue
de barbarie primitive, a fait le reste pour déshonorer
la guerre.
Mais le kaiser châtié, l'Allemagne abattue pour
un temps, il reste le déflagrateur et l'explosif.
L'hégémonie de l'or s'affirme de plus en plus.
Parce que, précisément, son destin est de repré-
senter les plus délicates vertus spirituelles de la
civilisation la plus humaine, la France victorieuse
est diminuée, subordonnée.
C'est pourquoi une grande guerre politique ou so-
ciale paraît imminente. Et elle sera provoquée, il va
sans dire, par les juristes qui se croient pacifistes et
les démagogues qui se disent humanitaires.
Si l'on observe que l'Autriche-Hongrie fut manceu-
vrée par l'Allemagne, on retiendra que les peuples
qui s'adonnent avec le plus de frénésie à l'expansion
matérielle sont ceux qui n'ont pas été formés par la
éducation catholique et une civilisation raffinée
où la primauté appartenait à l'honneur, à l'intelli-
UNE DIRECTION ! LE POSITIVISME 131
gence, au goût, à la civilité, à la tendresse féminine.
Ce sont ces peuples retardés ou dévoyés qui dis-
sertent le plus sur le droit des gens et la métaphy-
sique du Droit. Hormis les professionnels, ne sont-
ce point les aigrefins qui connaissent le mieux les
Codes et leurs détours, la procédure et ses em-
bûches?
Un des innombrables juristes allemands pouvait
dire déjà, au dix-huitième siècle : « 11 n'y a aucun
pays où l'on ait plus approfondi, ou du moins où
l'on ait plus écrit sur le Code du genre humain qu'en
Allemagne... Dans chacune de nos universités, il y
a communément une chaire établie pour le droit na-
turel. » Cependant, le protecteur de nos encyclopé-
distes, le « grand Prussien » Frédéric disait : « On
commence par prendre, et l'on trouve toujours un
juriste pour justifier le rapt. »
Les forces matérielles ne se peuvent régler elles-
mêmes, ni par l'une d'elles. S'il arrivait que l'une
dominât toutes les autres, ce ne serait, tout d'abord,
qu'en supprimant ce qui reste d'humain dans l'hu-
manité. Elles sont nécessairement antagoniques, et
c'est, au prix de sang qui vient d'être payé, ce qui
nous préserve6 d'une effroyable tyrannie. Elles se
heurtent : l'or à l'acier, le coton à la machine à tis-
ser, le pétrole à la houille, la marine britannique à
la finance américaine. La guerre est l'exutoire du
matérialisme. Voilà le cratère en fusion. Il n'est pas
éteint.
132 UN MAÎTRE I AUGUSTE COMTE
IX
De la société des nations.
L'humanité, présentement, est gouvernée par ses
parties basses. Elle est décapitée. Toute l'habileté
de ceux qui se donnent l'apparence — en s'assurant
les profits — de la mener consiste, non pas à conte-
nir l'argent et le nombre dans leurs limites respec-
tives, mais à opposer, alternativement, l'un à l'autre,
à corrompre et à terroriser l'un par l'autre. Ainsi,
ils durent quelques mois. A ce jeu de singes,
Lloyd George vaut Lénine, qui vaut Giolitti, qui
vaut X. ; mais tant de malice va déchaîner sur le
monde la plus effroyable catastrophe sociale que
l'histoire ait eu à enregistrer.
L'anarchie n'est plus circonscrite à un organe, à
une fonction, à une classe, à une opinion, à un État.
Par l'argent et le nombre, elle s'est étendue à tout,
partout. Aucune mesure temporelle, et donc locale,
y employât-on autant de sbires qu'il y a de citoyens
à surveiller, usât-on de la plus implacable coerci-
tion, ne saurait l'appréhender au corps et la répri-
mer.
Il n'est pas d'ordre seulement temporel. La société
est une somme morale. Le ciment qui l'agrège,
c'est le crédit, la responsabilité, la foi. « L'ordre à
Varsovie » n'est que d'un jour. Ce n'est pas son brevet
et son salaire qui font le gendarme, c'est son uni-
forme s'il a encore du prestige, c'est sa propre con-
viction d'accomplir une fonction utile et par là
UNE DIRECTION : LE POSITIVISME 133
honorable. Le gendarme n'est pas une poigne, c'est
un consensus social. S'il n'est qu'un mercenaire, il
ne croit plus à sa mission. Il se laisse persuader ou
acheter par ceux qu'il a charge de poursuivre :
l'arme qu'on lui confie, comme le sabre de M. Pru-
dhomme, cet ancêtre de Lénine, cesse de défendre
la Constitution pour l'attaquer.
Tous nos problèmes sociaux, et même les plus
apparemment temporels et spéciaux, se sont inter-
nationalisés. Par exemple, — puisque cela nous
préoccupe plus que la récolte de blé, — ceux des
dettes publiques, de l'inflation monétaire, du
change, etc.. Ici, c'est le papier qui surabonde; là,
c'est le métal. Mais la conséquence est commune :
dépenses excessives, pénurie croissante, insuffisance
de production, etc.. Le trouble n'est pas moindre à
New- York qu'à Paris.
Or les conférences internationales ne trouveront
point de remède. Elles ne peuvent concilier les in-
térêts antagoniques et, quand elles concluent, ce
n'est jamais que par des compromis d'expédients,
sans portée et sans efficace.
Le parlementarisme et la légifération ont subverti
l'ordonnance organique des États qui ont le malheur
d'en être infectés. Par quelle prodigieuse magie,
cette peste se transformerait-elle en dispensatrice
de santé, en sérum régénérateur?
Pour la France, l'Italie, la Belgique, la Roumanie
et la Serbie, plus éprouvées financièrement que tous
les autres belligérants et les neutres, on voit bien,
positivement, les mesures qu'il conviendrait de
prendre. Mais cela irait à rencontre des préjugés,
des cupidités coalisées contre l'intérêt général, et
134 UN MAÎTRE : AUGUSTE COMTE
donc des procédés factices auxquels ont recours des
gouvernements qui sont incapables de dominer, parce
qu'ils en dépendent, les ignorances aheurtées de la
multitude comme les convoitises insatiables de la
haute banque.
Mais il n'est pas de topique en thérapeutique so-
ciale. Si énergique qu'il paraisse, aucun traitement
local n'est opérant. Presque toujours, en palliant
les effets, on avive les causes. Un mal social ne sau-
rait être isolé de l'état général, et surtout celui du
cœur et de la tête. Avant toute chose, il faut un mi-
nimum d'ordre.
Le parlementarisme fut toujours le plus virulent
ferment de dissociation et de guerre civile. Celui de
la Société des nations sera une soute aux poudres
que surchaufferont toutes les passions ethniques.
Et de vieux plénipotentiaires quasi aveugles y
promèneront les torches d'une éloquence étince-
lante !
La législation nationale pouvait n'être encore
qu'une codification, plus ou moins fidèle, des coutu-
mes organiques. Si les opinions et les mœurs seules
inspirent, dirigent et règlent l'activité vraiment
sociale, il y aura toujours un résidu d'atavisme,
d'animalité, qui reparaîtra, qui exigera l'interven-
tion du temporel. Celui-ci pourra être réduit au
minimum ; mais la discipline spontanée, la pres-
sion morale, résultats d'une lente éducation,
systématisée, ne dispenseront jamais entièrement
d'un recours à la répression de police.
La légifération n'est absurde que par sa propen-
sion à tout régir, à fixer automatiquement chaque
mouvement de la vie sociale. Et surtout quand elle
UNE DIRECTION .* LE POSITIVISME 135
empiète sur le spirituel en prétendant s'universa-
liser.
Ici, n'entendons pas les conventions spéciales, sur
quelque objet défini, comme il y en a nécessaire-
ment entre' Etats voisins : douanes, monnaie, etc.;
mais celte entreprise insensée d'instaurer l'ordre
mondial par une législation sans exécutif et sans
sanctions possibles.
Pour ces rêveurs dangereux, le texte législatif est
évidemment une sorte de gris-gris. Les Botocu-
dos, les Négritos et même les gorilles n'ont jamais
professé une superstition aussi extravagante.
D'ailleurs, cela nous vient d'un peuple dont la
civilisation ne laisse pas d'être encore embryonnaire.
Ayant tous les charmes de l'enfance et sa niaiserie
ignorante, il peut prendre William James pour un
grand philosophe, le sauvage Walt Whitman pour
un poète de génie, et les tables tournantes, l'évoca-
tion des fantômes pour des expériences scientifiques.
Les enfants raffolent des histoires, contons-leur
celle-ci. Elle n'est pas plus fictive que les procès-
verbaux des sociétés de recherches psychiques et, à
tout le moins, elle a un sens.
Un saint homme d'inventeur avait imaginé une
machine dont il ne discernait pas bien l'application.
Il supposaitseulementqu'elle serait d'une formidable
puissance. Pour l'éprouver, il la réduisit aux dimen-
sions d'un joujou et il s'empressa d'inviter sa famille
et d'innocents amis pour assister aux essais. Au jour
dit, devant l'assistance émerveillée d'avance, atten-
dant de confiance le nouveau miracle de la raison et
de la science, il appuya sur le bouton de déclenche-
ment... Et le miracle se produisit, en effet. Mais les
136 UN MAÎTRE . AUGUSTE COMTE
témoins n'eurent pas le temps de s'en rendre compte :
Un brusque déplacement d'air les avait expédiés,
avec la maison de l'expérimentateur et celles qui
l'avoisinaient, à quelque cent mètres dans les airs.
Par une occurrence assurément providentielle, — la
Providence ne laisse point d'être prodigue de ces
dons, — le seul inventeur sortit indemne de l'aven-
ture.
On ne pouvait pas moins faire que de décorer ce
savant que les autres planètes nous enviaient. On le
surdécora. On le combla d'honneurs et de prébendes.
Des philanthropes qui, en ceci, ressemblent à la
Providence comme des frères, s'intéressèrent à ses
travaux. On le commandita magnifiquement. Et il
put enfin construire une machine de plusieurs mil-
liers de chevaux-vapeur. Il voulut la mettre en
marche. Et ce qui devait arriver arriva... Cette fois, .
toute la ville fut anéantie...
Considérant la conscience comme un être sans
substance mais vagabond, qui s'enveloppe de buée
astrale pour s'insérer dans les meubles les plus outra-
geusement Louis-Philippe ou terrifier les vieilles
filles dans les recoins sombres, M. Bergson doit j
croire à la métempsychose. Peut-être consentira-t-il
à nous dire que l'âme de l'illustre inventeur précité I
habite maintenant la carcasse fatiguée, mais non j
moins illustre et calamiteuse, de M. Wodrow Wil- ;
son.
UNE DIRECTION ! LE POSITIVISME 137
X
Démocratie métaphysique et
sociocratie positive.
La civilisation est-elle donc destinée à finir ainsi,
dans le cataclysme provoqué par une sotte expé-
rience ?
— Oui, si nous laissons faire ; non, si une élite
clairvoyante se rallie, reforme une spiritualité organi-
sée et remonte enfin le fangeux et tumultueux torrent
de présomptueuse ignorance, de bestialité et de vé-
sanie.
Comment ? — Si l'on devait l'exprimer en une
formule, voici celle qui serait le plus satisfaisante.
C'est celle de saint Rémi au baptême de Ciovis. Plus
positivement : abattre ce que nous avons édifié de-
puis quatre siècles et restaurer ce que nous nous
sommes évertués à détruire.
Mais, on l'entend bien, l'immense question de
l'ordre est plus complexe. Sa solution ne se laisse
point contenir dans une formule. La régénération
des opinions et des mœurs qu'elle implique d'abord
ne va pas sans une refonte totale du système d'idées
qui inspire une activité antisociale, une pensée né-
gative, dissolvante et une sentimentalité dépra-
vante.
Le régime des entités abstraites ne pouvait abou-
tir, dans la nation et dans la société, qu'au désordre
indescriptible qui s'est propagé des pensées à la
conduite.
10
138 UN MAÎTRE I AUGUSTE COMTE
La Déclaration des droits de l'homme, ai-je dit
ailleurs, est la Somme des erreurs humaines. Toutes
les calamités qui nous accablent en sont le lourd
tribut.
Sans la société, l'homme n'existe que comme ani-
mal. Le postulat de l'individualisme égocentrique
est Terreur fondamentale.
Mais 'si l'anarchie est spontanée, le social est un
produit de la culture, de l'organisation. Ne serait-ce
que pour préserver, éviter toute récurrence fâcheuse,
il faut un organe coordonnateur et directeur.
« Aucune fonction, même vitale, et surtout sociale,
dit Comte, ne pouvant bien s'accomplir que d'après
un organe propre, le moindre concours humain exige
donc une force spécialement destinée à y ramener
aux vues et aux sentiments d'ensemble des agents
qui tendent toujours à s'en écarter. Elle doit sans
cesse contenir leurs divergences et développer leurs
convergences. D'une autre part, cette puissance
indispensable surgit naturellement des inégalités que
suscite toujours l'essor humain. »
Il est deux manières de gouverner : par la persua-
sion ou par la contrainte. Comte fait remarquer
qu'on ne gouverne par celle-ci que ce qui ne peut
l'être par celle-là. Il va sans dire que le progrès con-
siste à restreindre le temporel et à développer le spi-
rituel. Mais la démocratie n'est pas dans cette voie
ascendante. « Tous voulant aujourd'hui commander,
dit Comte, et pouvant souvent espérer d'y parvenir,
chacun n'obéit ordinairement qu'à la force, sans
céder presque jamais par raison ou par amour. »
Pour nos réformateurs du jour, organiser, c'est
légiférer ou imposer des dispositifs mécaniques qui
UNE DIRECTION : LE POSITIVISME 139
suppléent le sang, les nerfs et le cerveau. Ici, le con-
servateur parlementaire et le bolcheviste se re-
joignent dans le même mépris insensé du spirituel.
Mais un mécanisme s'use et se détraque toujours,
surtout lorsqu'il n'est pas surveillé, et, en tout cas, il
ne saurait avoir assez de souplesse pour s'adapter à
tous les actes sociaux. Aussi le bolcheviste est-il, à
cet égard, supérieur au conservateur prosterné de-
vant l'idole de la légalité. Dans une société dénuée
de toute spiritualité, la terreur seule assure le mini-
mum de concours indispensable à FÉtat. Sans doute.
la corruption par l'argent peut aussi, pour un temps,
tromper la nature sociale ; mais ses conséquences
sont pires. Politiquement le boïchevisme est donc
au-dessus de la démocratie élective et parlementaire.
Il n'est pas l'erreur intégrale.
Tout le terrain que perd le spirituel, c'est le tem-
porel qui le gagne. La démocratie, qui se détourne
de la spiritualité où elle se réalise vraiment, glisse
sur cette pente. Il est dans son tempérament de nier
les plus hauts principes d'autorité pour y substituer
les procédés de ruse et de corruption. Ainsi, elle ne
reconnaît plus qu'un seul pouvoir : l'argent. Les
événements auxquels nous assistons seraient inex-
plicables s'ils ne signifiaient l'avènement mondial de
la ploutocratie. Le dernier hommage que celle-ci
rend à la civilisation, qui meurt pour elle et par elle,
c'est de prendre ce masque hypocrite de Société des
nations. Mais quelle abominable mystification !
Désigner les supérieurs par les inférieurs, et donc
faire dépendre les gouvernants des gouvernés, faire
gérer l'intérêt général par les intérêts privés, admi-
nistrer par la paperasserie irresponsable et diriger
140 UN MAÎTRE : AUGUSTE COMTE
par la discussion oratoire : voilà tout le suffrage uni-
versel et le parlementarisme. Pas de système plus
absurde et plus anarchique. Nous n'avons pu y être
amenés que par la plus vicieuse méthode de l'idéolo-
gie délétère, qui consiste à subordonner l'ensemble
au détail et le but aux moyens.
L'antidote, la guérison, le salut du monde, c'est
donc le positivisme.
Délaissant les disputes aussi vaines que nocives,
de tous les partis, sur l'origine et la possession des
pouvoirs de commandement, il se borne à étudier et
à enseigner les règles de leur plus sage application.
Or, ce qui peut le mieux commander, c'est une tête :
ce qui peut le mieux gérer l'intérêt général, c'est un
organe indépendant des intérêts particuliers.
Pour gouverner vraiment, un gouvernement doit
être : responsable, c'est-à-dire nominatif; efficace,
c'est-à-dire stable ; dictatorial, c'est-à-dire concentré.
Toute décision émane toujours d'un seul. « Une
assemblée, dit Pierre Laffitte, ne peut jamais, par
elle-même, organiser une direction... Les situations
posent les problèmes sociaux, mais la solution en
appartient toujours à un organe individuel, quoi
qu'en disent de vagues penseurs humanitaires. »
La démocratie temporelle est d'abord un ignoble
mensonge. Ce n'est jamais une collectivité qui gou-
verne. Derrière, il y a toujours une dictature qui,
pour être anonyme, n'en est pas moins effective,
encore qu'elle soit irresponsable et dispersée. Sicile
n'assure aucun concours utile, elle détruit toute
indépendance.
On accuse le positivisme de ne pas faire confiance
au peuple. Qu'est-ce à dire? Qu'est-ce que le peuple ?
UNE DIRECTION I LE POSITIVISME 141
Quand nous prenons place dans un train, nous
confions notre peau au mécanicien. Mais ce n'est
pas parce qu'il est du peuple, c'est parce que nous
supposons que sa compétence fut éprouvée par le
chef du personnel de la compagnie. C'est à celui-ci
que nous faisons crédit. Si l'on nous apprenait sou-
dain que ce mécanicien a été nommé par ses audi-
teurs au cours d'une réunion où il exposa avec ba-
gout son opinion sur la revision de la Constitution,
nous nous empresserions de différer notre voyage
ou de souscrire une assurance sur la vie.
Pour conduire un État, voire une locomotive, on
ne saurait faire confiance à une pluralité irrespon-
sable, qu'elle soit populacière, parlementaire ou
académique. S'il n'y a pas un chef, la catastrophe
est fatale.
Les mérites étrangers, ce qu'il est convenu d'ap-
peler les « compétences », c'est-à-dire une connais-
sance technique pour une œuvre théorique, une
aptilude particulière pour une besogne d'ensemble
comme de gouverner, ne sauraient modifier le prin-
cipe. Au contraire. Le général est une spécialité.
Réussir ses propres affaires est une chose, diriger
un État en est une autre.
Comte nous recommande de ne pas confondre
l'ordre de mérite avec celui des situations. Gouverner
est une fonction. Nous admirons le génie d'un Pas-
teur ; mais il eût été imprudent de le charger de
gouverner. Ministre, Berthelot ne dépassa pas les
autres politiciens. Même un Comte, c'eût été, je
pense, un médiocre homme d'État. Nous savons
qu'il s'est trompé parfois dans les détails et la pra-
tique. Et c'est précisément parce qu'il fut un génie
1 i2 UN MAÎTRE : AUGUSTE COMTE
incomparable dans la généralisation et la synthèse.
La politique théologique, en proclamant le droit
divin, avait institué l'hérédité dynastique. Ce régime
a fait la France, la civilisation la plus libérale, la
plus aimable, la plus policée, la plus sociable qu'il
y ait eue jusqu'alors. Nous vivons encore du suave
parfum qui s'en dégage et de la lueur expirante
qu'il achève de projeter. Certes, il avait ses défec-
tuosités, et d'abord celle de tous les principes abso-
lus de s'épuiser rapidement. Mais l'idéologie révo-
lutionnaire, avec son spectre de souveraineté du
nombre, n'a pu fonder l'apparence même d'un ré-
gime. C'est un chaos pestilentiel.
Reste la politique positive. C'est toute l'espérance.
Elle conserve pour améliorer. Gardant ce que le
passé avait de vital, elle en élimine l'absolu. Par
exemple, à l'hérédité dynastique, qui a ses accidents,
malgré les régences souvent malheureuses parce
qu'elles ont les vices démocratiques de l'instabilité
et des compétitions, le positivisme substitue l'héré-
dité sociocratique, la désignation des successeurs
par les détenteurs du poste. Le système a d'ailleurs
l'ait ses preuves déjà : La série des Antonins, celle
des ministres Richelieu, Mazarin, Colbert, etc..
La sage monocratie que préconise le positivisme
heurte, dit-on, les préjugés populaires. Comte avait
noté déjà que le suffrage universel développe « un
aveugle orgueil chez nos prolétaires», qui se croient
« ainsi dispensés de toute étude sérieuse pour dé-
cider les plus hautes questions sociales ». On ne
laisse pas d'objecter que les Français ne renonce-
ront jamais à leur « droit » de suffrage. Il se peut ;
mais, s'ils n'y renoncent point, comme le disait Le
UNE DIRECTION : LE POSITIVISME 143
Play de toutes les balivernes démocratiques, la
France périra.
La difficulté, heureusement, n'est pas aussi irré-
ductible qu'il paraît. Ici il convient d'éviter la mé-
prise que signalait Comte, dès 1822, qui est de « re-
garder comme purement pratique une entreprise (la
restauration sociale) essentiellement théorique ».
Ce n'est pas sur les fins que nous débattons, mais
sur les moyens. Le conflit peut donc s'apaiser, et
surtout par le positivisme qui ne considère que le
but. C'est un problème d'abord intellectuel. La solu-
tion acceptée, ce problème devient social pour
l'application, puis moral pour le développement.
Il suffira que les élites soient enfin persuadées
que :
— II n'y a pas de société sans gouvernement.
— Tout l'art politique consiste à assurer le con-
cours de l'ensemble en garantissant l'indépendance
des parties.
— Le commandement est un moyen pour faire
de l'ordre comme la richesse pour faire de la pro-
spérité.
— L'ordre réalise plus sûrement le progrès, et
l'abondance le bien-être que tous les votes, les re-
vendications et les répartitions égalitaires.
— « Toutes les complications sociales inspirées
parla défiance n'aboutissent réellement qu'à l'irres-
ponsabilité. » La garantie résultera toujours de la
confiance, le contrôle de la responsabilité, la pro-
spérité delà sécurité, l'indépendance de la discipline,
la convergence de l'union.
— « Partout le perfectionnement exige d'abord la
conservation. »
lii UN MAÎTRE": AUGUSTE COMTE
Tous, depuis le fanatique Lénine jusqu'au Saint-
Père, nous cherchons l'unité. C'est à travers les
crimes, les sottises et les héroïsmes des hommes,
l'aspiration éternelle, universelle. Or. le positivisme
en donne la recette. Elle se résume dans son plus
haut précepte : a Vivre pour autrui ». Par là, il dis-
sipe l'angoisse de tous ceux, de plus en plus nom-
breux, qui ne peuvent plus s'accrocher aux imbé-
ciles chimères des superstitions matérialistes non
plus qu'aux naïves fictions théologiques. Au surplus,
il ne ferme pas la route. Il surveille seulement le
départ et il indique la direction. Mais la première
étape est l'ordre.
Parce qu'il n'en est pas de spéciale, il n'y a qu'une
solution, présentement, à cette immense question
de Tordre : c'est l'unification philosophique positive,
l'union sociale positive et l'unité religieuse positive.
C'est le positivisme.
XI
La doctrine salvatrice.
Cette synthèse est parfaite depuis plus d'un demi-
siècle. Quelques-uns la connaissent, la plupart la
nomment et, confusément, en sont imprégnés. C'est
une atmosphère mentale que tous nos penseurs du
dix-neuvième siècle ont respirée. Nul ne se soustrait
à son influence s'il ne déraisonne. Au but qu'elle
nous indique, à l'unité par l'union des cœurs, dans
l'unification des esprits, nous tendons de tous nos
espoirs, aussi vivement que le malade a l'appétition
de la santé.
UNE DIRECTION : LE POSITIVISME 145
Pour l'adhésion formelle, l'application et la pra-
tique, il n'y a que cette difficulté qu'une telle disci-
pline nous oblige d'abord « à régler notre conduite »
et à « rabaisser nos prétentions ». Et c'est l'obstacle,
non pas du tourment métaphysique, quoi qu'on en
dise, mais de l'égocentrisme même.
Nous le surmonterons si nous donnons notre
assentiment sans réserve, si nous comprenons l'en-
semble.
Cette foi n'exige point l'abêtissement. Elle a sa
base toujours vérifiable, et ses résultats sont cer-
tains.
La doctrine coordonne d'abord toutes les connais-
sances humaines. Elle fournit une méthode de re-
cherches pour les enrichir. Puis elle amplifie cette
aire trop restreinte du connaissable pour l'inquié-
tude sacrée par une synthèse subjective qui, em-
brassant tout l'humain, partant de l'humain, rap-
porte tout à l'humain. Induisant « pour déduire afin
de construire », elle n'enseigne que pour perfec-
tionner notre nature morale. Elle trace impérieuse-
ment la limite des spéculations, limite qu'on n'ou-
trepasse que pour divaguer. Au reste, cela lui vaut
d'être dénigrée par tous les charlatans et les simo-
niaques exploiteurs de l'intelligence; nous omettons
les sots à dessein, car ils n'y peuvent rien.
Quiconque est muni de sa méthode de filiation
historique, inspiré de ses principes, éclairé par les
lois sociologiques qu'elle a reconnues, a pu prévoir
les catastrophes qui viennent de dévaster l'Europe
et celles qui nous menacent de toute part. Celui-là
sait donc que ces désastres ne peuvent être conjurés
que par la reconstitution d'une spiritualité organisée,
146 UN MAÎTRE : AUGUSTE COMTE
promotrice, directrice d'une profonde régénération
des opinions et des mœurs.
Cette doctrine salutaire est une systématisation
du bon sens éternel, c'est-à-dire du capital d'expé-
riences, de travail et d'épargne accumulé par des
siècles d'efforts, de génie, de sainteté, de souffrances,
de déboires et de réussites heureuses. Elle discipline
l'instinct divergent en nous apprenant à >< vivre pour
et par autrui », « à penser pour agir et agir par
affection ». Elle montre que la principale condition
du perfectionnement, tant dans la pensée que dans
la sensibilité et l'énergie, est la soumission volon-
taire aux lois physiques et morales, le respect du
lien de solidarité et de continuité.
Elle est une religion de la bonté active. Elle fonde
l'unité vers laquelle convergent toutes nos aspira-
tions — et qui est la face spirituelle du bonheur —
sur la sympathie, la synthèse et la synergie.
Tout est en elle de ce qui fut et de ce qui peut
être. Essentiellement relative, elle est indéfiniment
progressive. Elle apparaît avec la vie consciente
même, elle évolue avec l'évolution, elle s'identifie
avec la conscience croissante de l'humanité. Elle ne
subordonne tout développement réel qu'à la sauve-
garde de l'ordre fondamental dans la nature, dans
la société et dans l'idéal. Cet humanisme intégral
est vraiment la religion définitive qu'ont préparée,
à laquelle confluent toutes les religions provisoires.
Le positivisme n'est pas une création artificielle,
ni une révélation fabuleuse, il est toute la pensée de
l'humanité, qui ne pouvait se condenser, se préciser
que dans le cerveau coordonnateur d'un philosophe
français.
UNE DIRECTION : LE POSITIVISME 147
Dans son désarroi enténébré, sanglant, la civilisa-
tion occidentale n'a pas d'autre voie de salut : Re-
noncer ses erreurs, ses superstitions matérialistes,
reconnaître et suivre le lumineux rayon projeté par
le plus pur et le plus exact délégué de l'âme apos-
tolique de la France universelle, — Auguste Comte.
Fin
TABLE DES MATIERES
Pages.
AUX JEUNES GENS 1
PREMIÈRE PARTIE
L'Œuvre et l'homme.
I. L'indéfectible actualité d'Auguste Comte , . . 1
II. Son opportunité 3
III. Sa puissance cérébrale 6
IV. Son inflexible volonté 30
V. Les richesses de son cœur 18
VI. Ses disciples infidèles 22
^ VII. Comte et Saint-Simon . 26
VIII. Du style de Comte 32
IX. L'influence de Comte 37
X. Quelques-uns des mobiles de la résistance . . 51
DEUXIÈxME PARTIE
La doctrine.
/
A. La base dogmatique 03
vil. La sociologie 71
TABLE DES MATIERES
v III. La psychologie positive 76
IV. La loi des trois états 79
V. Le relativisme et les limites de la connaissance
objective 81
VI. Du relativisme à la méthode subjective . . . . 84
VII. La synthèse subjective 88
VVIII. La religion positive 90
TROISIÈME PARTIE
"" m L'immense question de l'ordre et sasolutipn
positive.
I. De la Grande Crise au Grand Chaos 95
IL La civilisation en péril 99
III. La restauration de l'esprit public 102
IV. La fonction de l'intelligence et les intellec-
tuels 107
V. Les puissances de sentiment et la femme. . . 115
VI. L'énergie du nombre et les prolétaires .... 119
VII. Socialisme de moyens et socialisme de fins . . 125
VIII. La Patrie et la guerre, l'Humanité et la paix . 128
IX De la Société des nations 132
X. Démocratie métaphysique et sociocratie posi-
tive 137
XI. La doctrine salvatrice 114
4889-2-21. — Tours, imprimerie E. Arrault et U
Bibliothèque The Library
>rsité d»Ottawa University of Ottawa
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